Ces moments où l’histoire oblige à souder les rangs
Ludivine Bantigny discute un roman d’anticipation politique, « 2027. La mort du Vieux monde », premier livre de Sorel, paru récemment aux éditions La Brèche.
L'article présente le roman 2027. La mort du Vieux monde de Sorel comme une œuvre de politique-fiction, c'est-à-dire un récit littéraire qui intègre des enjeux politiques concrets sans se limiter à un discours militant. L'auteur, militant de longue date, y aborde des questions stratégiques comme la construction de l'unité, les rapports de force ou la gestion des défaites, tout en évitant l'irénisme (l'illusion d'un monde sans conflits) ou l'idéalisme. Le livre se distingue par sa volonté de montrer comment gagner, plutôt que de simplement défendre une ligne idéologique. Il mêle théorie, pratique militante, humour et chansons, offrant une vision nuancée des luttes sociales, avec leurs joies, leurs contradictions et leurs échecs.
L'histoire se déroule principalement en 2027 et 2028, avec des projections jusqu'en 2037. Le récit commence le 1er mai 2027, jour où Jean-Luc Mélenchon est assassiné, marquant le début d'une période de tension politique. L'intrigue s'inscrit dans un cadre réaliste, sans recourir à la science-fiction, mais en déplaçant légèrement le réel pour en révéler les potentialités. Cette année-là, Jordan Bardella, figure de l'extrême droite, remporte les élections législatives avec une avance d'un seul point, déclenchant un soulèvement populaire massif. Le roman explore ainsi les conséquences d'une victoire électorale de l'extrême droite et les réponses collectives qui émergent.
Le roman met en scène des personnages aux profils variés, comme Assia Badis, une militante issue d'un quartier populaire de Marseille, ou Lise, une historienne des luttes sociales. Ces personnages incarnent des parcours militants concrets, avec leurs doutes, leurs réussites et leurs contradictions. Assia, par exemple, travaille comme vendeuse tout en s'engageant dans des actions collectives, illustrant la réalité du militantisme quotidien. Le livre aborde aussi les tensions internes aux mouvements, comme les rapports de genre ou les débats sur l'horizontalité (une organisation sans hiérarchie rigide). Les personnages ne sont pas des porte-parole idéologiques, mais des individus complexes, dont les choix reflètent les dilemmes politiques du moment.
Le récit décrit la construction progressive d'un bloc populaire capable de résister à l'extrême droite. Après la victoire de Bardella, un gouvernement de droite déguisé en centre-gauche prend le pouvoir, instaurant des mesures autoritaires comme l'article 16 (qui permet de gouverner par ordonnances) et une répression policière accrue. Face à cela, la population s'organise en comités de résistance populaire, des assemblées locales qui coordonnent des actions comme des grèves, des occupations de lieux symboliques (stades, mairies) ou des sabotages médiatisés. Ces comités visent à créer un contre-pouvoir populaire, en combinant démocratie directe et actions concrètes, comme l'occupation de Radio France ou de chaînes de télé.
La culture occupe une place centrale dans le roman, à travers des chansons (Quilapayún, Patti Smith, Renaud), des détournements de tubes populaires ou des scènes festives. Ces éléments montrent comment la culture peut être un outil de mobilisation et de joie, tout en restant ancrée dans les luttes. Le livre souligne aussi les tensions internes aux milieux militants, comme le sectarisme ou l'impuissance de l'horizontalité pure. Par exemple, certains hommes militants reproduisent des rapports de domination malgré leurs discours égalitaires. La culture est présentée comme un moyen de transmettre les héritages des luttes passées (Commune de Paris, Mai 68) et de créer du lien entre les générations.
Le roman interroge le rôle des institutions dans un processus révolutionnaire. Assia Badis, élue députée, incarne cette tension : son mandat doit être contrôlé par la base et rendre des comptes aux mouvements sociaux. Le livre refuse l'opposition simpliste entre la rue (les mobilisations populaires) et les institutions (les structures de pouvoir), montrant comment ces deux dimensions peuvent coexister. Par exemple, des syndicalistes s'infiltrent dans des entreprises de télécommunications pour diffuser des messages de résistance. L'objectif est de construire un bloc durable, capable de lier des causes variées (féminisme, écologie, justice sociale) sans les juxtaposer passivement.
Le roman défend l'idée d'une révolution permanente, c'est-à-dire un processus inachevé où les rapports de domination se recomposent sans cesse. La victoire électorale ou insurrectionnelle ne marque pas la fin des luttes, mais le début d'une nouvelle phase. Le livre explore cette idée à travers des projections jusqu'en 2037, où une République sociale émerge après une transition anticapitaliste. Une nouvelle monnaie, le médi, est créée, et une Union méditerranéenne des peuples se forme, illustrant un internationalisme concret. Cependant, le récit insiste sur le fait que cette société nouvelle reste fragile et doit sans cesse se défendre contre les résistances du vieux monde.
Contrairement à une vision purement rationnelle de la politique, le roman montre comment les émotions (joie, deuil, colère) et le désir jouent un rôle clé dans les mobilisations. Par exemple, une scène sensuelle entre personnages est placée sous l'égide de l'*Éros ailé*, une notion inspirée de la révolutionnaire Alexandra Kollontaï, pour illustrer que l'émancipation ne doit pas attendre un hypothétique futur. Le livre cite aussi Maïakovski : *« arracher la joie aux jours qui filent »*, soulignant que la politique doit aussi être une source de plaisir et d'invention de nouvelles formes de vie. Les personnages vivent leur engagement avec intensité, mêlant théorie et pratique au quotidien.

