Monnaies, monnaies
Dans les pays dits "des Suds", les cryptomonnaies, et particulièrement les stablecoins, souvent adossés au dollar, représentent une alternative accessible et attractive aux monnaies nationales. Leur montée en puissance menace cependant la souveraineté monétaire des États..
Dans les pays dits des Suds (Afrique, Asie du Sud-Est, Amérique latine, etc.), les cryptomonnaies gagnent en popularité comme alternative aux monnaies nationales. Ces pays, souvent confrontés à des taux d’inflation élevés et à un faible accès aux services bancaires, voient dans ces monnaies numériques une solution pour effectuer des transactions rapides, transnationales et peu coûteuses. Contrairement aux systèmes bancaires traditionnels, elles ne nécessitent pas d’ouverture de compte, mais simplement un smartphone. Les cryptomonnaies comme le Bitcoin ou les stablecoins (monnaies numériques adossées à une monnaie d’État, souvent le dollar) sont particulièrement adoptées par les populations urbaines et rurales, ainsi que par les classes moyennes émergentes dans des villes comme Lagos (Nigeria), Phnom Penh (Cambodge) ou Caracas (Venezuela).
Les stablecoins sont une catégorie de cryptomonnaies conçues pour limiter la volatilité des cours, contrairement au Bitcoin dont la valeur peut fluctuer fortement. Elles sont généralement adossées à une monnaie stable comme le dollar américain, ce qui les rend plus attractives pour les utilisateurs des pays émergents. Cette stabilité relative explique leur succès croissant dans des pays où les monnaies locales, comme le bolívar au Venezuela ou le naira au Nigeria, perdent rapidement de leur valeur face à l’inflation. Les stablecoins permettent ainsi aux populations de préserver leur pouvoir d’achat et de réaliser des transactions internationales sans dépendre des banques centrales locales. Leur adoption massive contribue à une forme de dollarisation de fait, où le dollar américain devient une référence monétaire dominante, réduisant la souveraineté des États concernés.
L’essor des cryptomonnaies et des stablecoins dans les pays des Suds pose un défi majeur aux États et à leurs banques centrales. Ces dernières perdent le contrôle sur une partie de l’activité économique, car les transactions en cryptomonnaies échappent aux régulations traditionnelles. Les gouvernements de ces pays tentent de réagir en mettant en place des systèmes de paiement numériques alternatifs, comme le e-naira au Nigeria ou le digital riel au Cambodge, pour concurrencer les solutions privées. Cependant, ces initiatives peinent à rattraper l’adoption massive des cryptomonnaies, qui bénéficient d’une infrastructure décentralisée et d’une accessibilité immédiate. La perte de souveraineté monétaire s’accompagne aussi d’un risque de dépendance accrue envers les acteurs privés du secteur, comme les plateformes d’échange ou les émetteurs de stablecoins.
L’adoption généralisée des stablecoins adossés au dollar dans les pays émergents pourrait avoir des répercussions sur l’ordre monétaire international. En effet, cette tendance renforce le rôle du dollar comme monnaie de réserve et de transaction, au détriment des monnaies locales. Les États-Unis, via les émetteurs de stablecoins, gagnent indirectement une influence sur les économies des pays des Suds, sans avoir à assumer les responsabilités traditionnelles d’une banque centrale. Cette situation soulève des questions sur la stabilité financière mondiale et la capacité des institutions internationales, comme le FMI, à réguler ces flux monétaires décentralisés. Les chercheurs Jean-François Ponsot et Clément Crucifix soulignent que cette cryptoïsation des économies émergentes pourrait affaiblir la capacité des États à mener des politiques économiques indépendantes.
L’essor des cryptomonnaies a aussi un impact environnemental et social, notamment en Asie centrale où le minage (processus de validation des transactions) est très énergivore. Des milliers d’ordinateurs dédiés à cette activité consomment d’énormes quantités d’électricité, mettant sous tension les réseaux locaux et créant des conflits d’usage. Par exemple, au Kazakhstan ou au Kirghizistan, l’afflux d’entrepreneurs du minage a provoqué des coupures de courant et des tensions avec les populations locales, qui subissent des restrictions d’accès à l’électricité. Ces conflits illustrent les défis posés par l’adoption des cryptomonnaies dans des pays où les infrastructures énergétiques sont déjà fragiles. Les États doivent désormais arbitrer entre les bénéfices économiques de cette activité et ses coûts sociaux et environnementaux.
Face à la montée en puissance des cryptomonnaies, certains pays des Suds tentent de réguler ce phénomène plutôt que de l’interdire. Par exemple, le Nigeria a lancé le *e-naira*, une monnaie numérique de banque centrale, pour offrir une alternative officielle aux stablecoins. D’autres, comme le Cambodge, développent le *digital riel* pour moderniser leur système de paiement tout en conservant le contrôle sur leur monnaie. Cependant, ces initiatives peinent à convaincre les populations, qui préfèrent souvent les solutions privées, plus flexibles et moins taxées. Les États doivent donc trouver un équilibre entre innovation financière, protection des citoyens et préservation de leur souveraineté monétaire, dans un contexte où les cryptomonnaies sont perçues comme un outil d’émancipation économique.

