Boss Lady : Bartholdi et l’empire de la liberté
Colosse du XIXème siècle, La statue de la liberté fut longtemps chantée, rêvée et espérée, avant même d’être vue, en France comme aux Etats-Unis. Comment envisager aujourd'hui cette circulation de l’espérance révolutionnaire et de la trahison politique de part et d’autre de l’Atlantique ?.
La Statue de la Liberté est un monument emblématique offert par la France aux États-Unis en 1886, officiellement intitulé La Liberté éclairant le monde. Elle est souvent appelée Lady Liberty par les anglophones. Conçue par le sculpteur français Auguste Bartholdi, elle symbolise l’amitié franco-américaine et les idéaux de liberté et de démocratie. La statue représente une femme tenant une torche dans sa main droite et une tablette dans sa gauche, sur laquelle est gravée la date du 4 juillet 1776, jour de la Déclaration d’indépendance des États-Unis. À Paris, plusieurs répliques existent, dont celle de l’île aux Cygnes, installée en 1889 pour l’Exposition universelle célébrant le centenaire de la Révolution française. Cette réplique porte la date du 14 juillet 1789 sur sa tablette, et son orientation a été modifiée en 1937 pour qu’elle regarde vers New York.
Auguste Bartholdi (1834-1904) est le sculpteur français à l’origine de la Statue de la Liberté. Né à Colmar, il a d’abord travaillé sur des projets comme un phare pour le canal de Suez en 1869, avant de se consacrer à la statue offerte aux États-Unis. Bartholdi a supervisé la construction de la statue, qui a nécessité des innovations techniques et artistiques, comme la collaboration avec l’ingénieur Gustave Eiffel pour sa structure interne. Une exposition intitulée Auguste Bartholdi, la liberté éclairant le monde est actuellement visible au Musée d’Orsay à Paris jusqu’au 31 janvier 2027. Elle retrace son parcours, ses inspirations et les défis de ce projet colossal, décrit par l’historien Albert Boime comme une « icône vide », c’est-à-dire un symbole dont le sens a évolué au fil du temps.
La Statue de la Liberté est souvent perçue comme un symbole universel de liberté et d’espoir, mais son interprétation est complexe. L’historien états-unien Albert Boime parle d’une « icône vide », car son sens a été réapproprié au fil des époques et des contextes politiques. Par exemple, la réplique parisienne de l’île aux Cygnes porte la date du 14 juillet 1789, celle de la Révolution française, plutôt que le 4 juillet 1776, date de l’indépendance américaine. Cette nuance reflète les tensions entre les idéaux révolutionnaires français et américains. De plus, des artistes comme Faith Ringgold ont souligné que la statue, souvent associée à l’accueil des migrants, a été érigée à une époque où les États-Unis pratiquaient encore l’esclavage, construit par des millions d’Africains déportés. Son message d’espoir coexiste donc avec des réalités historiques douloureuses.
L’exposition Auguste Bartholdi, la liberté éclairant le monde est organisée conjointement par le Musée d’Orsay et le Musée Bartholdi de Colmar, où elle est co-commissariée par François Blanchetière et Juliette Chevée. Elle est visible au Musée d’Orsay du 15 septembre 2026 au 31 janvier 2027. Le catalogue accompagnant l’exposition, dirigé par les deux commissaires, est publié aux éditions Hazan. L’exposition explore non seulement la création artistique et technique de la statue, mais aussi son contexte politique et industriel, ainsi que les transferts culturels entre la France et les États-Unis au XIXe siècle. Elle s’appuie sur des archives, des maquettes et des photographies d’époque pour donner à voir l’aventure humaine et technique derrière ce monument.
Paris abrite au moins sept répliques de la Statue de la Liberté, dont celle de l’île aux Cygnes, installée en 1889 pour l’Exposition universelle. Cette réplique, haute de 11,50 mètres, est une version réduite de l’originale new-yorkaise (46 mètres pour la statue seule, 93 mètres avec le piédestal). Elle a été tournée vers l’est lors de son inauguration par le président Sadi Carnot, puis réorientée vers l’ouest en 1937 pour qu’elle fasse face à sa grande sœur américaine. Ces répliques illustrent la diffusion internationale du symbole de la liberté, tout en posant la question de son interprétation et de son usage politique dans différents contextes historiques.
La Statue de la Liberté s’inscrit dans un contexte de transferts culturels et diplomatiques entre la France et les États-Unis au XIXe siècle. Ludovic Tournès, professeur d’histoire globale à l’université de Genève, analyse ce phénomène dans ses travaux, comme Américanisation : une histoire mondiale (XVIIIe-XXIe siècle) (2020) ou Histoire de la diplomatie culturelle dans le monde (2025). Ces échanges ne se limitaient pas à des échanges artistiques, mais incluaient aussi des dimensions industrielles et financières. La statue, offerte par la France, était aussi un outil de promotion de son image à l’international, tandis que les États-Unis y voyaient un symbole de leur propre histoire et de leurs idéaux.
Plusieurs œuvres et artistes sont associés à la *Statue de la Liberté* ou à son histoire. Faith Ringgold, artiste afro-américaine, a créé en 1997 une œuvre intitulée *We Came to America*, qui interroge le rôle des personnes africaines déportées dans la construction des États-Unis. Dans cette peinture, la statue est représentée comme un symbole ambigu, rappelant que les idéaux de liberté portés par la statue coexistaient avec l’esclavage. D’autres artistes, comme Edward L. Wilson ou Irving W. Adams, ont documenté les étapes de la construction de la statue, comme la *Main au flambeau* exposée à Philadelphie en 1876. Ces œuvres offrent des perspectives complémentaires sur la statue, entre célébration et critique.

