Le gaz chypriote de TotalEnergies ne suffira pas à tout le monde
Six ans d'attente pour 1 % des importations. - Août / Économie , Énergie.
TotalEnergies et l’entreprise italienne Eni ont annoncé leur décision finale d’investissement pour exploiter le gisement gazier Cronos, situé à 185 kilomètres au sud-ouest de Chypre. Ce projet, premier du genre dans les eaux chypriotes, repose sur des réserves estimées à 85 milliards de mètres cubes de gaz. Cependant, sa production annuelle prévue de 3,8 milliards de mètres cubes ne représente qu’environ 1 % des importations totales de gaz fossile de l’Union européenne (UE). Par comparaison, en 2024, les pays européens ont importé 275 milliards de mètres cubes de gaz, ce qui rend le projet Cronos insuffisant pour couvrir les besoins du continent. Malgré cette modestie, l’UE présente ce projet comme une étape vers son indépendance énergétique, alors que les volumes exploités resteront marginaux à l’échelle européenne.
Le projet Cronos ne sera pas opérationnel avant 2028 au plus tôt, selon les prévisions de TotalEnergies. Pourtant, le gisement a été découvert en 2022, et la décision d’investissement n’a été prise qu’en 2026, après quatre ans de démarches administratives et techniques. Ce délai illustre la complexité des projets gaziers offshore, qui nécessitent des études approfondies, des autorisations réglementaires et des infrastructures coûteuses. Même ce calendrier pourrait être repoussé, car les retards sont fréquents dans ce secteur. Pour les ménages et les industries européennes, cette lenteur pose un problème majeur : l’UE interdit dès 2027 l’importation de gaz naturel liquéfié (GNL) russe via des contrats à long terme, sans avoir encore trouvé de solution de remplacement suffisante.
Avant la guerre en Ukraine, la Russie fournissait entre 40 % et 45 % des importations de gaz de l’UE, via des gazoducs ou du GNL. En 2026, malgré les sanctions, les pays européens continuent d’acheter du gaz russe, notamment du GNL. Au premier semestre 2026, ils ont importé 10 millions de tonnes de GNL russe pour 6 milliards d’euros, un record. Les petits projets comme Cronos ne peuvent pas compenser ces volumes. Les États membres savent que les réserves chypriotes sont trop faibles pour remplacer le gaz russe, mais l’UE maintient ses interdictions politiques, créant une pénurie artificielle de combustibles. Les alternatives comme le GNL américain, qui représente plus de 60 % des importations européennes de GNL, sont également limitées : leur prix a augmenté d’un tiers en un an, et la concurrence avec l’Asie réduit les volumes disponibles pour l’Europe.
Le gaz extrait de Cronos devra transiter par un pipeline sous-marin jusqu’en Égypte, où il sera mélangé au gaz du gisement Zohr avant d’être liquéfié à l’usine de Damietta. Il sera ensuite transporté par des méthaniers vers des terminaux européens de regazéification. Cette chaîne logistique est coûteuse, technologiquement complexe et vulnérable. Par exemple, le 30 juillet 2026, une explosion a frappé le port de Damietta après qu’un drone non identifié a percuté un méthanier, endommageant aussi un navire voisin. Cet incident montre les risques sécuritaires liés à cette route énergétique, bien avant même son entrée en service. Chaque étape de ce processus ajoute des coûts et des incertitudes, rendant le projet fragile.
L’Europe fait déjà face à une pénurie de gaz, avec des stocks remplis à seulement 54 % fin juillet 2026, contre 65 % un an plus tôt. La Commission européenne a réduit son objectif de remplissage des réserves de 90 % à 80 %, mais même ce seuil semble compromis. Les analystes de Wood Mackenzie et Equinor estiment que les stocks atteindront au mieux 70 % à 75 % en 2026, à condition que la situation sur le marché mondial ne se dégrade pas davantage. Pourtant, le contexte géopolitique est préoccupant : le conflit au Moyen-Orient et la fermeture du détroit d’Ormuz, par lequel transite un cinquième du GNL mondial, perturbent les livraisons. En temps normal, 140 pétroliers et méthaniers empruntaient ce détroit chaque jour, mais seulement 2 à 3 navires y passent désormais quotidiennement. La concurrence pour les cargaisons restantes s’intensifie, aggravant la crise énergétique européenne.
Le projet *Cronos* s’inscrit dans la stratégie *REPowerEU* de l’UE, qui vise à diversifier les approvisionnements en énergie. Cependant, ses atouts restent limités : le volume de production est faible, les délais de mise en service sont longs, et la logistique est complexe et risquée. D’ici 2028, date à laquelle *Cronos* pourrait atteindre sa pleine capacité, l’Europe devra gérer deux hivers sans solution énergétique stable. Les hydrocarbures russes restent les plus accessibles pour l’UE, grâce à des infrastructures existantes depuis des décennies. La Russie a proposé à plusieurs reprises de relancer la coopération, mais la Commission européenne et les gouvernements nationaux n’ont pas encore trouvé d’alternative fiable. Sans un acteur supplémentaire capable de fournir des volumes suffisants, l’Europe devra composer avec une dépendance persistante, malgré ses efforts pour s’en affranchir.

