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Dieu contre « le bon diable » : retour sur les récents discours théologico-politiques au Cameroun

The Conversation France · mis à jour 23 sept.

L’ESSENTIEL Au Cameroun, la campagne présidentielle de 2025 s’est jouée en partie dans les églises. La défection d’Issa Tchiroma, ancien fidèle du clan présidentiel, a suscité l’espoir des opposants à Paul Biya.

Campagne électorale théologique

La campagne présidentielle camerounaise de 2025 s’est distinguée par l’utilisation de discours mêlant religion et politique. Deux événements marquants illustrent cette tendance : d’une part, une homélie de l’évêque de Yagoua, monseigneur Barthélemy Yaouda Hourgo, le 1er janvier 2025, où il a souhaité que « le diable prenne d’abord le pouvoir au Cameroun » pour mettre fin aux souffrances de la population. D’autre part, la candidature d’Issa Tchiroma Bakary, ancien ministre proche du pouvoir, qui a quitté le camp présidentiel pour se présenter contre Paul Biya. Ce dernier, 92 ans, brigue un huitième mandat après 42 ans au pouvoir. Les réseaux sociaux et les médias ont rapidement surnommé Tchiroma le « bon diable », perçu comme une figure providentielle capable de défier Biya. Cette campagne s’est donc jouée en partie en « langue théologique », avec des références constantes à Dieu, au diable et à la providence pour justifier les positions politiques.

Le « bon diable » Tchiroma

Issa Tchiroma Bakary, 79 ans, est un ancien ministre de l’Emploi et de la Formation professionnelle, originaire du Nord du Cameroun, une région défavorisée. Ancien soutien inconditionnel de Paul Biya, il a surpris en démissionnant pour se présenter à l’élection présidentielle de 2025. Son parcours, marqué par une arrestation en 1984 après un coup d’État manqué et six ans de détention sans jugement, lui confère une image de dissident crédible. Tchiroma a développé un discours populiste, dénonçant un pouvoir « corrompu et clanique », et proposant une transition de cinq ans. Il a mobilisé un discours régionaliste en fulfulde (langue locale) pour rallier les populations du Nord, durement touchées par la pauvreté et les attaques de la secte islamiste Boko Haram. Malgré son statut d’insider (ancien membre du système), il a été perçu comme un espoir par une partie de l’électorat, notamment les partisans de Maurice Kamto, opposant historique exclu du scrutin.

Résultats contestés et crise

Les résultats officiels de l’élection présidentielle d’octobre 2025 donnent Paul Biya vainqueur avec 53,66 % des voix, devant Tchiroma à 35,19 %. Cet écart, le plus faible depuis 1992, a déclenché une crise politique. Tchiroma a contesté les résultats, affirmant sa victoire et dénonçant des irrégularités. Ses partisans ont organisé des manifestations dans les grandes villes du Nord, de l’Ouest et autour de Douala. La répression a fait 48 morts selon des sources onusiennes. Tchiroma, d’abord assigné à résidence à Garoua, s’est ensuite enfui fin novembre 2025 et s’exprime depuis la Gambie. Son discours a révélé les tensions entre le pouvoir central et les régions périphériques, où les inégalités économiques et sociales sont criantes.

Réaction du clergé et du Vatican

Face à l’homélie de l’évêque de Yagoua, le clergé camerounais s’est divisé. Jean Mbarga, archevêque de Yaoundé et supérieur hiérarchique de monseigneur Hourgo, a critiqué les positions du bas clergé du Nord, accusé d’« instrumentalisation des homélies ». Il a ensuite participé à une cérémonie de vœux avec Paul Biya, ce qui a été interprété comme un soutien au régime. Cavaye Yegue Djibril, président de l’Assemblée nationale, a exigé que l’évêque de Yagoua soit dénoncé auprès du Vatican pour avoir évoqué le diable. La visite du pape Léon XIV au Cameroun en avril 2026 a été perçue comme une tentative de légitimer le pouvoir de Biya. Lors de son voyage, le pape a appelé à la paix et à la lutte contre la corruption, ce qui a été interprété par certains comme un soutien aux opprimés. Deux figures proches de Biya, l’ancien président du Sénat Marcel Niat Njifenji (mort en février 2026) et Cavaye Yegue Djibril (mort en avril 2026), ont disparu peu après, alimentant des rumeurs de malédiction ou de punition divine.

Prière et répression politique

La prière formulée sur Facebook par un jeune Camerounais, « Seigneur, tu te rapproches déjà de la cible, encore un effort, stp », a été interprétée comme un appel à la mort de Paul Biya. L’auteur, Patrick Mengue, a été condamné à six mois de prison ferme pour outrage au président. Cet événement illustre la répression des critiques envers le pouvoir. L’article souligne que la prière de l’évêque de Yagoua et les déclarations du pape ont été perçues comme des actes politiques, tandis que les opposants au régime ont été emprisonnés ou torturés. La référence à Dieu et au diable a donc servi à la fois de levier politique et de prétexte à la répression, révélant les tensions entre religion, pouvoir et société au Cameroun.

Ce que ça pourrait changer

Les régions du Nord et de l’Extrême-Nord du Cameroun, d’où sont originaires Tchiroma et l’évêque de Yagoua, sont parmi les plus pauvres du pays. En 2025, 75,1 % de la population de l’Extrême-Nord et 62,2 % de celle du Nord vivent dans une pauvreté multidimensionnelle. Ces régions affichent aussi les taux d’alphabétisation les plus bas du pays, avec des jeunes souvent contraints de migrer vers les grandes villes pour travailler comme *veilleurs de nuit* ou *motoximan* (conducteurs de motos-taxis). Ces inégalités structurelles, combinées aux attaques de Boko Haram, ont nourri un sentiment d’abandon et de colère, exploité par les discours politiques et religieux. La candidature de Tchiroma et l’homélie de l’évêque reflètent cette frustration, tandis que le pouvoir central tente de maintenir son emprise par des alliances avec le clergé et des mesures répressives.

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