Qui doit partager le risque avec qui ?
Avant de déterminer le « juste prix » d'un risque, une assurance doit déterminer le collectif au sein duquel les pertes seront partagées. Ce texte revient sur l'histoire de cette construction, des sociétés de secours mutuels aux techniques contemporaines de classification..
Une assurance remplit deux fonctions distinctes mais complémentaires. D’abord, elle agit comme un transfert de risque : l’assuré paie une prime fixe à l’assureur pour se protéger contre une perte aléatoire (comme un incendie ou un accident). Ensuite, elle organise un partage du risque au sein d’un collectif. L’assureur ne supprime pas l’incertitude, mais la redistribue entre tous les assurés. Par exemple, si une maison brûle, les indemnités versées ne proviennent pas seulement de la prime de son propriétaire, mais des cotisations de tous les assurés, des revenus financiers de l’assureur et parfois de ses fonds propres. Ce mécanisme repose sur une logique de solidarité : les pertes de quelques-uns sont financées par les contributions de beaucoup, sans que les assurés ne se connaissent ni ne se doivent rien personnellement.
Avant l’assurance moderne, des institutions comme les sociétés de secours mutuels permettaient à des groupes (confréries, métiers, communautés locales) de s’entraider en cas de maladie, accident ou décès. Contrairement à la charité, où l’aide dépend de la générosité d’un bienfaiteur, ces mutuelles fonctionnaient sur un principe de droit conditionnel : en cotisant, un membre acquérait le droit de recevoir une aide en cas d’événement prévu par les règles. Par exemple, au XVIIIe siècle à Paris, des sociétés de compagnons versaient des secours en cas de maladie ou de vieillesse après vérification des conditions d’admission. L’assurance transforme ainsi un malheur privé en une créance sur une institution, où la perte devient un droit exigible plutôt qu’une faveur. L’économiste François Ewald a montré que cette logique a permis de passer d’une vision morale des accidents (considérés comme des fautes individuelles) à une approche statistique et collective.
Contrairement à l’idée reçue, le groupe d’assurés n’existe pas naturellement : il doit être construit activement par l’assureur. Par exemple, pour l’assurance automobile, on pourrait imaginer un collectif regroupant tous les conducteurs d’un pays, ou au contraire une multitude de sous-groupes (jeunes conducteurs, urbains, ruraux, etc.). Aucune subdivision n’est absurde en soi, mais les données ne dictent pas à quel niveau s’arrêter. L’histoire des mutuelles illustre cette construction. En 1922, State Farm (États-Unis) a été fondée par des conducteurs ruraux pour obtenir des tarifs plus justes, car ils estimaient que les primes ne reflétaient pas leur moindre exposition au risque. En France, la Mutuelle des Motards (1983) est née pour garantir l’accès à l’assurance à un groupe marginalisé, confronté à des primes élevées ou à des refus. Ces exemples montrent que le avec qui partager le risque est une décision politique et sociale, pas seulement technique.
Les économistes Turo-Kimmo Lehtonen et Jyri Liukko distinguent trois types de solidarité dans les mécanismes d’assurance. La première, aléatoire, repose sur le hasard : des personnes mettent des ressources en commun sans savoir qui bénéficiera de leur contribution. La deuxième, différenciée, prend en compte les différences de risque : les assurés paient des primes proportionnelles à leur exposition (par exemple, un conducteur expérimenté paie moins qu’un jeune conducteur). La troisième, redistributive, intègre la capacité à payer : deux personnes au même risque peuvent contribuer différemment selon leurs revenus. Ces formes peuvent se combiner. Par exemple, une assurance habitation pourrait appliquer une prime basée à la fois sur le risque de sinistre (différenciation) et sur le revenu de l’assuré (redistribution). Ces distinctions soulignent que la solidarité n’est pas uniforme : elle peut varier selon les objectifs poursuivis.
L’économie propose des outils pour évaluer l’efficacité des règles de partage des risques, comme les travaux de Karl Borch sur le partage optimal des risques ou ceux de Michael Rothschild et Joseph Stiglitz sur les marchés avec information imparfaite. Ces modèles montrent qu’une règle trop généreuse peut déstabiliser un collectif : si les assurés peu exposés paient trop par rapport à leur risque réel, ils pourraient quitter le groupe, laissant derrière eux une proportion croissante de risques élevés. Cependant, l’efficience n’est pas le seul critère. Elizabeth Popp Berman a montré comment aux États-Unis, un style de raisonnement économique centré sur l’efficacité a progressivement dominé les politiques publiques, parfois au détriment d’autres valeurs comme l’universalité, l’égalité ou les droits. Le calcul actuariel (qui évalue le coût des règles) est indispensable, mais il ne peut à lui seul décider quels risques une société souhaite mutualiser ou quelles inégalités elle accepte de compenser.
L’assurance oscille toujours entre deux principes : le smoothing (lissage statistique) et le classing (classification). Le lissage repose sur l’idée que dans un grand groupe, les irrégularités individuelles s’équilibrent statistiquement. Par exemple, sur 100 000 assurés avec un coût moyen de 500 € par an, l’assureur peut demander 500 € à chacun pour financer les 50 millions d’euros de sinistres attendus. Mais l’assureur cherche aussi à classer les assurés pour ajuster les primes à leur risque réel. Ainsi, une assurance-vie segmente les tarifs par âge, une assurance automobile par expérience de conduite, et une assurance habitation par antécédents de sinistres. Cette tension entre mutualisation et différenciation n’est pas nouvelle : dès le XIXe siècle, les assureurs américains utilisaient déjà ces deux approches. Ce qui change aujourd’hui, c’est la finesse des distinctions possibles grâce aux données massives, permettant des classifications plus personnalisées et moins visibles socialement.
Les données transforment la manière dont les risques sont partagés. Par exemple, si un modèle révèle que dans un groupe de 100 000 assurés, 50 000 ont un coût attendu de 300 € et 50 000 de 700 €, l’assureur peut choisir de maintenir une cotisation moyenne de 500 € pour tous, ou d’appliquer 300 € et 700 €. La première option conserve le collectif initial mais crée des transferts entre catégories (les premiers paient plus que leur risque réel, les seconds moins). La seconde option ajuste les prix mais peut exclure des assurés ou pousser certains à quitter le groupe. L’information ne détermine pas seule la règle : elle peut servir à la prévention (réduire les risques) plutôt qu’au tarif, ou être utilisée pour plafonner les écarts entre catégories. Comme le soulignent Greta Krippner et Daniel Hirschman, les classifications traditionnelles (âge, sexe, profession) étaient visibles et contestables, tandis que les modèles contemporains combinent des variables complexes, rendant les groupes moins reconnaissables socialement.

