Non, on n’a pas mis fin à la civilisation de la peine
Il y a des chiffres qui font les gros titres. Ce sont en général des statistiques qui révèlent des variations bien apparentes, plus ou moins soudaines.
Entre 2016 et 2024, la proportion de salariés exposés à au moins trois contraintes physiques majeures au travail est restée quasi stable, passant de 40 % à 39 %. Ces contraintes incluent rester longtemps debout, porter des charges lourdes, effectuer des mouvements douloureux ou adopter des postures pénibles. Cette stabilité s’inscrit dans une tendance observée depuis les années 2000, après une forte hausse dans les années 1980 et 1990. La Dares, un service du ministère du Travail français, souligne que ces chiffres contredisent les prédictions passées d’un déclin du travail manuel au profit d’emplois moins physiques. Par exemple, en 2017, le terme pénibilité a été retiré du compte officiel dédié, car jugé trop négatif, ce qui a aussi réduit les droits des salariés exposés à ces contraintes.
Les ouvriers ne sont pas les seuls concernés par les contraintes physiques : 35 % des employés qualifiés et 61 % des employés peu qualifiés y sont aussi exposés. Ces métiers incluent les aides-soignantes, les personnels de nettoyage, les vendeuses ou les caissières. Contrairement aux attentes, la réduction du nombre d’ouvriers (19 % de la population active en 2026) n’a pas entraîné une baisse globale des efforts physiques. En effet, les progrès techniques comme les robots ou les exosquelettes ne couvrent pas tous les secteurs ni toutes les tâches. Par exemple, les exosquelettes, bien qu’utiles pour certaines manutentions, ne réduisent pas toujours la fatigue pour des efforts prolongés ou des mouvements complexes.
La modernisation des outils de travail, comme les convoyeurs ou les équipements modulables, a permis de réduire certains efforts physiques dans certains secteurs. Cependant, ces innovations ne sont pas universellement applicables. Leur utilisation dépend des conditions de travail, de leur conception parfois imparfaite, ou de leur maintenance complexe. Par exemple, les exosquelettes, déployés récemment dans plusieurs secteurs, aident à soulager les douleurs lombaires ou la fatigue musculaire, mais surtout pour des tâches ponctuelles et simples. Pour des enchaînements de mouvements plus complexes, leur efficacité reste limitée, comme le montrent des études de l’INRS (Institut National de Recherche et de Sécurité).
L’intensification du travail, c’est-à-dire l’accumulation de contraintes temporelles et la pression pour aller plus vite, reste un phénomène marquant. Bien que la proportion de salariés exposés à au moins trois contraintes de rythme ait légèrement reculé récemment, le niveau d’intensité reste supérieur à celui des années 1980 et 1990. En situation de hâte, les travailleurs renoncent à anticiper les efforts, à utiliser les bons outils ou à demander de l’aide, ce qui peut nuire à leur santé. Cette pression réduit aussi les échanges entre collègues et la transmission des savoirs, essentiels pour préserver la santé au travail. Les collectifs de travail, moins stables qu’avant, aggravent cette tendance.
Les contraintes physiques persistent souvent jusqu’à la fin de carrière pour les travailleurs ayant exercé des métiers exigeants physiquement. Contrairement à d’autres expositions professionnelles, comme les horaires de nuit, qui diminuent avec l’âge, les charges lourdes ou les postures pénibles restent présentes. Cette réalité est d’autant plus importante que le débat sur l’âge de la retraite, les arrêts maladie ou les congés climatiques est d’actualité. En France, le nombre de travailleurs dont le corps est fortement sollicité au travail n’est pas en baisse, ce qui pose des défis pour les politiques publiques et les entreprises.

