Non, on n’a pas mis fin à la civilisation de la peine
Malgré les promesses d’une société post-industrielle où le travail physique céderait la place aux activités tertiaires, les données de la Dares révèlent une réalité tenace : près de 40 % des salariés restent exposés à au moins trois contraintes physiques majeures. Cette persistance interroge les limites des politiques publiques et des innovations technologiques censées alléger la pénibilité, tout en soulignant les mécanismes structurels qui perpétuent une civilisation de la peine bien vivante.
Quelles évolutions récentes montrent que la pénibilité physique au travail n’a pas reculé comme prévu ?
Entre 2016 et 2024, la proportion de salariés exposés à au moins trois contraintes physiques (comme porter des charges lourdes ou adopter des postures pénibles) n’a baissé que d’un point, passant de 40 % à 39 %. Cette stabilité contraste avec les prédictions des années 1990, qui anticipaient un déclin rapide des métiers manuels au profit d’emplois tertiaires moins physiques.
Pourquoi les innovations technologiques comme les exosquelettes ou l’automatisation n’ont-elles pas réduit significativement la pénibilité ?
Ces technologies, bien qu’utiles pour des tâches ponctuelles ou simples, rencontrent des limites majeures : leur déploiement reste inégal selon les secteurs, leur maniement peut être malcommode, et leur maintenance exige parfois des postures tout aussi pénibles. Leur impact est donc partiel, surtout pour des efforts prolongés ou des enchaînements complexes de mouvements.
Qui sont les salariés les plus exposés aux contraintes physiques aujourd’hui ?
Si les ouvriers restent concernés (19 % des actifs), les employés (26 % des actifs) sont aussi fortement touchés, notamment les aides-soignantes, le personnel de nettoyage, les vendeuses ou les serveuses. Parmi eux, 61 % des employés peu qualifiés et 35 % des employés qualifiés subissent au moins trois contraintes physiques, révélant que la pénibilité n’est pas réservée aux métiers manuels traditionnels.
Ce que ça pourrait changer
Cette persistance de la pénibilité physique pourrait alimenter les débats sur l’âge de la retraite, les arrêts maladie ou les congés climatiques, alors que les politiques publiques semblent avoir sous-estimé l’ampleur des contraintes physiques dans des métiers souvent précaires ou peu valorisés. À l’heure où l’automatisation progresse, la question de la civilisation de la peine interroge moins la technologie que les choix de société qui en déterminent l’usage.

