Pesticides interdits : « Le gouvernement offre un consentement à l'empoisonnement alimentaire de la population »
Des aliments contaminés au-delà des seuils par des pesticides interdits en Europe, dont du riz Lustucru et des épices Ducros, sont toujours dans les rayons. En cause, l'inaction de l'État et le poids des industries.
L’Union européenne (UE) a interdit en 2022 l’usage de 50 pesticides jugés trop dangereux pour la santé humaine et l’environnement. Ces substances, appelées pesticides interdits, étaient auparavant autorisées sur le marché agricole européen. Parmi elles, on trouve des molécules comme le chlorpyrifos ou le mancozèbe, des produits chimiques utilisés pour protéger les cultures contre les insectes, champignons ou mauvaises herbes. Ces interdictions font suite à des évaluations scientifiques montrant leurs risques avérés : cancers, troubles neurologiques, perturbations endocriniennes ou encore contamination des sols et des eaux. L’UE s’appuie sur des réglementations strictes, comme le règlement européen sur les pesticides (CE n°1107/2009), qui impose des limites maximales de résidus (LMR) dans les aliments. Malgré ces mesures, certains de ces pesticides continuent d’être produits en Europe pour être exportés vers des pays tiers, notamment en Amérique latine et en Afrique.
La France, premier exportateur européen de pesticides, a exporté en 2021 près de 100 000 tonnes de produits phytosanitaires, dont une partie concerne des substances interdites sur son propre territoire. Parmi ces exportations, on retrouve des produits comme le paraquat (interdit en France depuis 2007) ou le thiophanate-méthyl (interdit depuis 2020). Ces exportations sont légales car la réglementation européenne autorise la vente de pesticides interdits dans l’UE vers des pays où leur usage est encore permis. Cependant, des associations comme Générations Futures dénoncent cette pratique, soulignant que ces produits finissent par revenir dans l’alimentation européenne via les importations de denrées alimentaires produites avec ces substances. En 2022, la France a exporté pour 1,2 milliard d’euros de pesticides, dont une part significative concerne des molécules controversées.
L’utilisation de pesticides interdits dans des pays tiers pose un risque pour la santé des populations locales, souvent moins protégées par des réglementations strictes. Par exemple, le chlorpyrifos, interdit en Europe depuis 2020, est toujours utilisé dans certains pays d’Asie et d’Amérique latine. Des études montrent que son exposition peut entraîner des troubles du développement chez l’enfant, des problèmes de fertilité ou des maladies neurologiques. De plus, ces substances peuvent contaminer les chaînes alimentaires mondiales. En 2021, des tests réalisés par l’ONG PAN Europe ont détecté des résidus de pesticides interdits dans des fruits et légumes importés en Europe, notamment des bananes et des courgettes en provenance d’Amérique latine. Ces résidus dépassaient parfois les limites maximales de résidus (LMR) autorisées dans l’UE.
Le gouvernement français est critiqué pour sa passivité face à ce phénomène. Malgré des promesses de réduction des pesticides, comme le plan Écophyto lancé en 2008, les exportations de substances interdites sur le sol national se poursuivent. En 2022, le ministre de l’Agriculture, Marc Fesneau, a reconnu que la France ne pouvait pas interdire ces exportations, car elles sont couvertes par le droit européen. Pourtant, des députés comme Yannick Jadot (Europe Écologie Les Verts) ou des associations comme Les Amis de la Terre demandent une interdiction nationale de ces exportations, invoquant le principe de précaution. En 2023, une proposition de loi visant à interdire l’exportation de pesticides interdits en France a été déposée, mais elle n’a pas encore abouti.
Les pesticides interdits en Europe, mais exportés vers d’autres régions, contribuent à la dégradation des écosystèmes locaux. Par exemple, le paraquat, un herbicide extrêmement toxique, est responsable de la contamination des sols et des eaux en Amérique latine, où il est largement utilisé. Des études montrent que son usage intensif entraîne une perte de biodiversité, une pollution des nappes phréatiques et des risques pour les travailleurs agricoles, souvent exposés sans protection adaptée. En 2021, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a classé le paraquat comme une substance « hautement dangereuse ». Pourtant, il reste autorisé dans plusieurs pays, notamment en Inde et au Brésil, où il est produit et exporté par des entreprises européennes.
Face à ces enjeux, des alternatives aux pesticides chimiques existent, comme l’agroécologie, la rotation des cultures ou l’utilisation de prédateurs naturels pour lutter contre les nuisibles. En France, le plan *Écophyto* vise à réduire de 50 % l’usage des pesticides d’ici 2030, mais les résultats restent limités. Certains pays, comme le Sri Lanka, ont interdit totalement les pesticides chimiques, mais cette mesure a entraîné une baisse des rendements agricoles. D’autres, comme le Danemark, misent sur des subventions pour encourager les agriculteurs à adopter des méthodes moins polluantes. En 2022, l’UE a proposé un nouveau cadre réglementaire pour réduire l’usage des pesticides de synthèse de 50 % d’ici 2030, mais les États membres peinent à s’accorder sur les modalités d’application.

