«Envisager la montée du niveau de la mer autrement» : voyage sur une étrange maison flottante au large de Saint-Malo
Amarrée au quai du port de Saint-Malo, Badaroz, une tiny house flottante, est bien plus qu’un habitat insolite. Son créateur cherche à expérimenter un mode de vie inspiré des marins et à ouvrir de nouvelles pistes d'adaptation au changement climatique..
Depuis mars 2026, une tiny house (ou micromaison) flottante nommée Badaroz est amarrée dans le port de Saint-Malo, en Ille-et-Vilaine. Cette construction de 50 mètres carrés se compose d’une plateforme flottante de 25 m² et d’une habitation de 25 m², équipée d’un poste de pilotage avec barre et moteur thermique. Contrairement à une maison classique, Badaroz peut se déplacer comme un bateau. À l’intérieur, une grande pièce accueille jusqu’à 12 personnes, tandis qu’une mezzanine de 8 m² surplombe l’ensemble. Le projet vise à réduire l’empreinte environnementale grâce à des solutions comme une douche extérieure avec récupérateur d’eau, des toilettes sèches, un panneau solaire pour l’électricité et des matériaux majoritairement issus de la récupération. Le nom Badaroz signifie « paradis » en breton, reflétant une philosophie de vie en harmonie avec la mer.
Actuellement, Badaroz fonctionne comme un tiers-lieu, un espace polyvalent dédié au travail, à l’apprentissage ou à la création, favorisant les rencontres et les initiatives collectives. Plusieurs activités y sont organisées, comme des séances de yoga, des ateliers de cartographie ou des formations pour apprendre à cuisiner en low-tech (technologies douces). Ces technologies privilégient des outils simples, abordables et faciles à réparer, dans une démarche écologique. Depuis le 21 juin 2026, la maison flottante navigue jusqu’à l’été pour animer le littoral et sensibiliser le public au mode de vie « merrien », une philosophie prônant une relation respectueuse avec l’océan. Ce projet est porté par Nicolas Bessec, son créateur.
Le mode de vie « merrien » s’inspire des pratiques des personnes vivant en mer, comme les marins ou les pêcheurs. Nicolas Bessec, après une crise existentielle en 2018, a décidé de transposer ces habitudes à terre. En mer, les ressources comme l’eau douce ou l’électricité sont précieuses et économisées. Par exemple, sur un bateau, on ne gaspille pas l’eau potable, on limite les déchets et on optimise l’énergie. Bessec a donc imaginé une maison flottante comme un sas pour adopter ce mode de vie à terre. Pour lui, cette transition est nécessaire face aux défis écologiques actuels, notamment la montée des eaux.
Malgré ses efforts pour limiter son impact, Badaroz soulève des questions écologiques, notamment sur la pollution. Vivre sur l’eau implique un contact direct avec le milieu marin, ce qui peut poser des risques de contamination ou de perturbation des écosystèmes. Gauthier Carle, directeur de l’ONG Plateforme Océan & Climat, et Gonéri Le Cozannet, ingénieur spécialiste du climat, soulignent que la mer subit déjà de nombreuses pressions. Ils estiment que l’habitat flottant pourrait en ajouter une supplémentaire. Nicolas Bessec reconnaît ces défis mais insiste sur la nécessité d’expérimenter de nouvelles solutions face à l’urgence écologique.
Le projet Badaroz s’inscrit dans un contexte où la montée du niveau de la mer oblige à repenser les territoires côtiers. Selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), l’élévation des eaux pourrait atteindre entre 60 centimètres et 1 mètre d’ici 2100 dans le pire scénario. Saint-Malo est l’une des villes françaises les plus exposées aux submersions marines. Plusieurs secteurs de la ville, dont celui où est amarrée Badaroz, sont jugés vulnérables. Pour Bessec, les habitats flottants pourraient devenir une solution d’adaptation, même si des experts comme Gauthier Carle estiment que cette option n’est pas réaliste à grande échelle en raison des coûts et de la densité démographique des zones côtières.
La construction de *Badaroz* a coûté entre 160 000 et 200 000 euros, financés en partie par des fonds propres et une subvention de 10 000 euros de la fondation Banque populaire de l’Ouest. Sans soutien supplémentaire, Nicolas Bessec ne peut pas concrétiser son ambition de créer un village flottant. Il envisage donc de commercialiser son concept si une collectivité ou une entreprise en fait la demande. Malgré ces obstacles, Bessec reste convaincu que des communautés flottantes pourraient émerger à l’avenir. Gauthier Carle, de son côté, voit dans ce projet une façon de stimuler l’imaginaire et de préparer les esprits à un mode de vie différent face à la montée des eaux.

