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Philosophie

De la langue parfaite aux algorithmes queers

AOC Media · mis à jour il y a 28 j

Et si la vraie malédiction n'était pas Babel mais la langue unique et transparente ? Le rêve d'une manière parfaite de dire les choses, qu'Umberto Eco suivait de la langue d'Adam à Leibniz, renaît dans les espaces latents de l'IA générative. Il y devient d'autant plus autoritaire qu'on n'en voit jamais la grammaire.

La malédiction de Babel

L’article commence en remettant en question une interprétation classique de la tour de Babel, souvent vue comme une malédiction divine punissant l’humanité pour son arrogance. L’auteur propose une autre lecture : et si la véritable malédiction était plutôt le rêve d’une langue unique, parfaite et transparente, capable de dire les choses telles qu’elles sont ? Cette idée, explorée par des penseurs comme Umberto Eco dans son cours au Collège de France en 1992-1993, traverse l’histoire intellectuelle occidentale. Elle repose sur l’espoir de trouver une grammaire universelle, une manière de communiquer sans ambiguïté ni perte de sens, depuis la langue d’Adam jusqu’aux projets philosophiques de Leibniz au XVIIe siècle.

L'IA et le mythe de la langue parfaite

L’article montre comment ce rêve d’une langue parfaite resurgit aujourd’hui avec les grands modèles de langage (LLM, Large Language Models), ces algorithmes d’intelligence artificielle générative capables de produire des textes, résumer des connaissances ou traduire des informations. Ces outils, comme ceux développés par les géants du numérique, prétendent offrir une synthèse universelle de tout ce qui a été écrit ou calculé. Ils fonctionnent en ramenant des langues et des expériences multiples à un même régime de calcul, c’est-à-dire en transformant la diversité des expressions humaines en données standardisées. Cependant, cette approche ne reflète pas la réalité des choses, mais construit une langue commune à partir d’un corpus spécifique, présenté comme universel et neutre.

Critique de l'universalisme technique

La sociologue Ruha Benjamin, dans son ouvrage Race After Technology (2019), critique cette vision universaliste des technologies numériques. Elle souligne que les modèles d’IA, comme ceux imaginés par Mark Zuckerberg qui les décrit comme une « théorie de l’esprit », reposent sur une vision limitée et partiale de l’humanité. Ces systèmes sont conçus par un petit nombre d’individus et ne peuvent prétendre représenter la diversité des cultures et des expériences humaines. Benjamin rappelle que la technologie n’est pas neutre : elle reflète les biais de ses créateurs et des données utilisées pour l’entraîner. Cette critique rejoint celle d’Umberto Eco, qui dénonçait déjà l’illusion d’une langue parfaite, car elle nie la complexité et la pluralité des modes d’expression.

Les algorithmes queers comme alternative

Face à cette vision autoritaire et réductrice, l’article propose de s’inspirer des pensées queers pour repenser les technologies. Le terme queer, issu des études de genre, désigne une approche qui remet en cause les catégories normatives et les normes sociales dominantes. Dans ce contexte, il s’agit de concevoir des algorithmes qui ne cherchent pas à imposer une langue unique, mais qui habitent les catégories sans y croire, c’est-à-dire qui acceptent l’ambiguïté, l’erreur et la diversité. Ces pratiques alternatives incluent la traduction sans réduction, où l’on reconnaît que toute traduction implique une perte ou une transformation du sens, et l’utilisation de l’erreur comme information, c’est-à-dire comme un signal révélateur des limites des modèles.

Exemples concrets de résistance

L’article cite plusieurs exemples illustrant cette résistance aux modèles dominants. L’artiste Trevor Paglen, avec ImageNet Roulette (2019), a montré comment les bases de données utilisées pour entraîner les algorithmes de reconnaissance d’images reproduisent des stéréotypes racistes et sexistes. Ursula K. Le Guin, dans sa nouvelle La Règle des noms (1975), explore l’idée que les mots ne sont pas des étiquettes neutres, mais des outils de pouvoir qui façonnent notre perception du monde. Enfin, des penseurs comme Édouard Glissant ou Sara Ahmed défendent l’opacité comme une valeur, refusant l’idée que tout doit être transparent, mesurable ou calculable. Ces approches soulignent l’importance de préserver la complexité et la diversité des expériences humaines.

Ce que ça pourrait changer

L’article conclut en appelant à une réinvention des technologies numériques, inspirée par les *algorithmes queers*. Il s’agit de concevoir des systèmes qui ne cherchent pas à imposer une vision unique du monde, mais qui intègrent la pluralité des voix et des expériences. Cela implique de reconnaître que toute technologie est située, c’est-à-dire qu’elle est le produit d’un contexte historique, culturel et politique spécifique. L’enjeu n’est pas seulement technique, mais aussi éthique et politique : il s’agit de construire des outils qui servent l’émancipation plutôt que la domination, en acceptant que la perfection est une illusion et que la diversité est une richesse.

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