Nuits et jours de Leonor Fini 5/9 : Leonor Fini : "Quoi de plus réaliste que certains tableaux abstraits ?"
En 1956, dans "Le monologue du peintre", Georges Charbonnier reçoit Leonor Fini. Souvent rangée parmi les surréalistes, l'artiste refuse les étiquettes et défend une peinture précise, nourrie d'un univers intime, où réalisme et abstraction se rejoignent..
En 1956, l’émission Le monologue du peintre diffusée sur la Chaîne Nationale le 30 octobre de cette même année reçoit Leonor Fini. Cette émission, animée par Georges Charbonnier, prend la forme d’un dialogue approfondi entre l’artiste et le journaliste. Leonor Fini y discute de sa vision de la peinture, rejetant les étiquettes comme celle de surréaliste qui lui est souvent attribuée. Elle y défend une approche artistique où le réalisme et l’abstraction se mêlent, en s’appuyant sur des exemples concrets de son travail. L’émission s’inscrit dans un contexte où la peinture contemporaine est divisée entre l’abstraction, alors en plein essor, et l’héritage du surréalisme, un mouvement artistique né dans les années 1920.
Leonor Fini propose une réflexion sur la distinction entre réalisme et abstraction en peinture. Pour elle, toute œuvre d’art, même abstraite, reste réaliste car elle utilise des matériaux concrets : toiles, couleurs et pinceaux sont des objets tangibles soumis aux lois optiques de la réalité. Elle souligne que la beauté ou l’efficacité d’un tableau ne dépend pas nécessairement de son sujet, mais de sa capacité à transformer la réalité. Elle cite comme exemple l’évolution de l’esthétique moderne, où des artistes ont choisi de supprimer le prétexte figuratif pour se concentrer sur la forme et la matière. Cette idée remet en cause l’idée reçue selon laquelle seul le réalisme figuratif peut représenter la réalité.
Leonor Fini exprime une critique envers une certaine forme de surréalisme, notamment celui représenté par des artistes comme Tanguy ou Dalí. Selon elle, ces peintres ne respectent pas les principes fondamentaux de la peinture, comme les rapports de couleur ou la sensibilité de la matière. Elle reproche à ces surréalistes de « lécher les tableaux », c’est-à-dire de peindre des surfaces plates sans profondeur, en se contentant de remplir un dessin préétabli avec des couleurs. Pour Fini, cette approche ne relève pas de la bonne peinture, car elle néglige les techniques traditionnelles au profit d’un effet visuel parfois spectaculaire mais superficiel. Elle insiste sur l’importance de maîtriser les techniques picturales pour créer une œuvre authentique.
Leonor Fini défend une vision de l’art où l’artiste doit se libérer des cases, des modes et des tendances imposées par le marché ou les critiques. Elle rejette les étiquettes comme le surréalisme ou l’abstraction, car elles enferment l’art dans des catégories réductrices. Pour elle, l’art doit être une réflexion libre et personnelle, nourrie par un univers intime et une sensibilité unique. Cette position s’inscrit dans un contexte où les mouvements artistiques deviennent des phénomènes de mode, souvent dictés par des galeries ou des collectionneurs. Fini prône une approche où l’artiste reste maître de son expression, sans se soumettre aux attentes extérieures.
Dans les années 1950, la peinture contemporaine est marquée par deux courants dominants : l’abstraction, qui cherche à se détacher de la représentation figurative, et le surréalisme, qui explore l’inconscient et le rêve. Leonor Fini, bien que souvent associée à ce dernier mouvement, s’en distingue par son refus des étiquettes et sa défense d’une peinture à la fois précise et personnelle. Son discours s’inscrit dans une période de transition où les artistes cherchent à redéfinir les frontières de l’art. L’émission de 1956 reflète cette quête de liberté créatrice, où les débats sur le réalisme, l’abstraction et les mouvements artistiques sont au cœur des discussions.

