Pour échapper à l’apocalypse, les ultra-riches ont un plan : un ranch en Argentine
Un groupe de riches entrepreneurs de la tech a transformé un ranch perdu dans l’extrême ouest argentin en refuge post-apocalyptique. Le plus loin possible des puissances nucléaires, il devrait, à terme, devenir autosuffisant, et même créer leur propre Internet restreint, raconte l’envoyé spécial sur place du “Financial Times”..
En Argentine, dans la province de Mendoza, un groupe d’entrepreneurs de la tech a transformé un ranch nommé Wamani en un vaste refuge conçu pour survivre à une éventuelle apocalypse. Ce domaine de 32 000 hectares, soit cinq fois la taille de Manhattan, est situé au pied des Andes, à une heure de route du village le plus proche. Les propriétaires y ont construit des maisons préfabriquées, des dômes géodésiques (structures en forme de sphère faites de triangles, souvent utilisées pour des habitats écologiques ou scientifiques) et une piste d’atterrissage. Leur objectif est de rendre le site autosuffisant, capable de produire sa propre nourriture et énergie, tout en créant un Internet restreint (un réseau informatique indépendant des infrastructures mondiales) pour communiquer en cas de panne des réseaux mondiaux. Ce projet s’inscrit dans un contexte où certains milliardaires, comme Peter Thiel ou Mark Zuckerberg, ont déjà investi dans des abris similaires ailleurs dans le monde.
Les fondateurs de Wamani, dont l’entrepreneur argentino-espagnol Martín Varsavsky (fortune estimée à 700 millions de dollars), justifient leur choix par la position géographique du ranch. L’Argentine, et plus largement le Cône sud (région incluant l’Argentine, le Chili, l’Uruguay et le Paraguay), est considérée comme un refuge potentiel en cas de conflit nucléaire ou de catastrophe mondiale. Elle est éloignée des puissances nucléaires comme la Russie ou la Chine, réduisant ainsi les risques de retombées radioactives. De plus, la région dispose de ressources naturelles abondantes : réserves pétrolières en Patagonie, terres fertiles pour l’agriculture, et potentiel énergétique (notamment solaire et hydraulique). Varsavsky affirme que l’Argentine pourrait accueillir des sociétés complexes en cas de crise globale, bien au-delà d’un simple abri pour quelques individus.
Le projet Wamani a été lancé en décembre 2023 par Martín Varsavsky et cinq autres co-investisseurs, dont Alec Oxenford (entrepreneur de la tech et ambassadeur d’Argentine à Washington) et Dan Lubetzky (fondateur de la marque Kind). Ces hommes d’affaires partagent une vision libertarienne (courant politique prônant une réduction maximale de l’intervention de l’État) et une obsession pour l’autosuffisance. Leur investissement initial s’élève à près de 10 millions de dollars, avec une dépense de 2,5 millions de dollars tous les quatre mois pour développer les infrastructures. Varsavsky, qui a fui la dictature argentine en 1976, a récemment annoncé son virage à droite, critiquant notamment la gauche pour sa vision de la culpabilité collective des Blancs et son opposition à la fierté nationale. Il voit dans l’Argentine un pays plus européen que l’Europe, avec une population majoritairement blanche et fière de ses racines occidentales.
Pour atteindre l’autosuffisance, les propriétaires de Wamani misent sur plusieurs leviers. D’abord, l’énergie solaire : des panneaux solaires ont été installés pour alimenter les bâtiments. Ensuite, l’élevage et l’agriculture : ils prévoient d’acheter du bétail pour pâturer sur les 32 000 hectares de broussailles et de montagnes, et envisagent d’acquérir un terrain voisin encore plus vaste pour y développer des cultures. Enfin, ils travaillent à la création d’un Internet restreint, en téléchargeant des LLM (abréviation de Large Language Model, des modèles d’intelligence artificielle capables de traiter le langage) sur des ordinateurs alimentés par l’énergie solaire. Ce réseau indépendant permettrait de maintenir une communication locale même en cas de panne mondiale des infrastructures numériques. Le ranch pourrait aussi être loué sur Airbnb pour équilibrer financièrement le projet.
L’élection du président argentin Javier Milei en 2023 a accéléré l’attractivité de l’Argentine pour les ultra-riches. Ce libertarien, connu pour ses réformes économiques ultralibérales et ses prises de position provocatrices (comme la promesse d’autoriser les entreprises non humaines gérées par des IA), est très apprécié dans certains cercles de la Silicon Valley. Des milliardaires comme Peter Thiel, qui a acheté une villa à Buenos Aires en avril 2024, voient en l’Argentine un havre en cas de crise mondiale. Varsavsky, qui entretient des liens avec Thiel, a même suggéré à Milei de créer une réserve nationale de semi-conducteurs et de transformateurs électriques pour renforcer la résilience du pays, ainsi qu’un visa tranquillité pour attirer d’autres investisseurs en quête de refuge.
Malgré ses atouts, le domaine de Wamani fait face à plusieurs défis environnementaux. La province de Mendoza subit au moins dix épisodes de vents violents par an, liés aux changements de température dans les Andes, rendant certaines zones du ranch inaccessibles pendant ces périodes. Les chalets préfabriqués, conçus comme des suites Airbnb avec de grandes baies vitrées, nécessitent un chauffage au poêle à bois en hiver et une climatisation en été. Par ailleurs, le dérèglement climatique menace d’aggraver le stress hydrique (manque d’eau) dans les Andes, alors que le ranch dispose de quatre sources et de cours d’eau. Varsavsky reconnaît que l’équilibre écologique du site pourrait être perturbé si le nombre de constructions ou d’habitants augmente, car la région, bien que belle, reste fragile.
L’arrivée de ces milliardaires et la transformation de Wamani en un projet privé suscitent des réactions contrastées dans la région. Certains habitants, comme une employée d’une station-service interrogée sous anonymat, expriment des doutes sur l’utilité d’un tel investissement, soulignant que le ranch ne semble pas avoir de projet commercial clair. D’autres, comme Camila Martínez, une des quatre gardes du ranch, défendent le projet. Elle estime que Varsavsky protège mieux les paysages que la plupart des grands propriétaires terriens locaux. Les ragots circulent, mais Martínez les attribue à un *jeu du téléphone* (phénomène où une information se déforme en étant répétée). Le nom *Wamani*, choisi par Varsavsky en hommage à sa nounou parlant le quechua, signifie *gardien des montagnes* dans cette langue andine.

