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Société

Pourquoi Nolan n'a pas tout compris à la relation entre Ulysse et son chien Argos

Slate FR · mis à jour il y a 4 j

Entre créatures fantastiques et batailles homériques, le blockbuster de Nolan passe à côté de l'essentiel. Ce qui fait la beauté de l'épopée d'Homère, ce ne sont pas ses monstres, mais le chien d'Ulysse laissé sur son tas de fumier et le Cyclope qui câline son bélier.

Nolan et l'Odyssée

Christopher Nolan a adapté L'Odyssée d'Homère en un blockbuster spectaculaire, mais selon les autrices Susanna Phillippo et Sally Waite, il a négligé deux scènes animales centrales. Ces épisodes, bien que sobres, révèlent l'essence du poème : la patience, la fidélité et la perte. La première scène montre les retrouvailles entre Ulysse et son chien Argos, un moment poignant où le héros, de retour après 20 ans d'absence, retrouve un compagnon à l'agonie, couché sur un tas de fumier. La seconde scène met en lumière le cyclope Polyphème, qui s'adresse affectueusement à son bélier Pepon, utilisant un terme réservé aux proches, ce qui révèle une tendresse inattendue. Ces moments contrastent avec les monstres et les batailles du film, soulignant que l'humanité d'Homère réside aussi dans ces liens simples avec les animaux.

Animaux dans la Grèce antique

Dans la Grèce antique, les animaux occupaient une place bien plus importante que dans la culture moderne. Les chiens, en particulier, étaient omniprésents, que ce soit comme compagnons de travail, de chasse ou de compagnie. Plus de 1 400 représentations de chiens ont été recensées sur des vases grecs entre 700 et 200 avant notre ère, selon la base de données du Beazley Archive à Oxford. Les chiens étaient aussi des marqueurs de statut social, comme en témoignent les stèles funéraires ou les scènes de banquet. Par exemple, un bol mycénien (1750-1050 avant notre ère) montre un homme tenant deux chiens fougueux en laisse. Les Grecs célébraient aussi ces liens dans leur art : un relief de Sparte représente un homme entouré de symboles de pouvoir, avec un petit chien se dressant contre ses genoux pour attirer son attention.

Fidélité d'Argos et symbolique

La scène des retrouvailles entre Ulysse et Argos est l'une des plus émouvantes de L'Odyssée. Argos, autrefois vigoureux, est désormais couché sur un tas de fumier, couvert de parasites, trop faible pour se lever. Pourtant, à la vue de son maître, ses oreilles se dressent et sa queue remue faiblement. Ulysse, ému, doit cacher son émotion pour ne pas révéler son identité aux prétendants qui menacent sa vie. Argos meurt peu après avoir revu son maître, offrant à Ulysse une confirmation de sa fidélité inébranlable. Cette scène illustre la valeur de la loyauté dans la société grecque antique, où le mot chien pouvait aussi être une insulte. Pourtant, la fidélité d'Argos symbolise à la fois la grandeur d'Ulysse et la fragilité des liens humains face au temps et à l'absence.

Polyphème et tendresse inattendue

Dans L'Odyssée, le cyclope Polyphème est traditionnellement dépeint comme un monstre cruel, anthropophage et violent. Pourtant, Homère révèle une facette plus complexe de ce personnage. Polyphème s'adresse à son bélier préféré, Pepon, avec un terme affectueux (Pepon), habituellement réservé aux amis proches ou aux membres de la famille. Il se demande si l'animal souffre de la perte de son œil ou s'il partage son désir de vengeance. Cette scène montre que même les êtres les plus brutaux peuvent éprouver de l'affection pour les animaux, soulignant les liens profonds entre les humains et le monde naturel dans l'épopée homérique.

Animaux dans l'art et la littérature

Les animaux, et notamment les chiens, occupent une place majeure dans l'art et la littérature grecs antiques. Dans L'Iliade, Hector s'adresse à ses chevaux en leur rappelant la bouillie sucrée que son épouse leur préparait, avant même de penser à lui-même. Les chevaux d'Achille pleurent la mort de Patrocle, restant immobiles comme une colonne funéraire. Les épitaphes funéraires dédiées aux chiens, comme celle de Lycas la chasseuse, soulignent la bravoure et l'affection de ces animaux. Les Grecs gravaient aussi des stèles pour leurs chiens de compagnie, comme Euchalia, entourée de sa famille et d'un petit chien maltais, symbole de tendresse et de statut social.

Ce que ça pourrait changer

Homère oppose constamment les exploits héroïques aux relations ordinaires, comme celles entre les humains et les animaux. Si les héros grecs sont célébrés pour leur courage et leurs victoires, *L'Odyssée* montre que les liens simples, comme celui d'Ulysse et d'Argos, valent autant, sinon plus, que les exploits guerriers. Ces relations survivent aux héros et rappellent que la grandeur d'une société se mesure aussi à sa capacité à reconnaître la valeur des liens affectifs, même les plus humbles. La scène d'Argos, bien que brève, résume cette idée : malgré la gloire et les monstres, c'est la fidélité d'un chien qui touche le plus profondément le lecteur.

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