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Redessiner le monde pour mieux le comprendre : le pouvoir politique des contre-cartes

The Conversation France · mis à jour 3 août

L’île de la Tortue (« Turtle Island ») est le nom que certains peuples autochtones donnent à l’Amérique du Nord. Cette contre-carte est orientée vers l’est, c’est-à-dire en direction du soleil levant.

Cartes et pouvoir politique

Les cartes ne sont pas de simples outils de représentation géographique : elles influencent activement la manière dont nous percevons et organisons le monde. Historiquement, les puissants – gouvernements, entreprises ou empires – ont utilisé les cartes pour affirmer leur domination. Par exemple, la table de Peutinger, une carte romaine du IVe siècle, plaçait Rome au centre de l’Empire, symbolisant son pouvoir. Plus récemment, des pratiques comme le redlining (exclusion de quartiers de l’accès au crédit immobilier) dans les années 1930 aux États-Unis ont montré comment les cartes pouvaient servir à marginaliser des communautés, notamment afro-américaines. Aujourd’hui, des redécoupages électoraux partisans, comme ceux menés au Texas ou en Floride, illustrent comment les cartes sont manipulées pour influencer les résultats politiques. Ces exemples soulignent que les cartes ne sont jamais neutres : elles reflètent et renforcent les rapports de force existants.

Contre-cartes : outils de contestation

Les contre-cartes (ou remapping) sont des cartes qui remettent en question les récits dominants en intégrant des perspectives ou des données habituellement exclues. Elles permettent de révéler des inégalités, des exclusions ou des mécanismes de pouvoir invisibles. Par exemple, dans la ville de Ferguson (Missouri), une contre-carte a mis en lumière le rôle des grandes entreprises locales, comme celles du classement Fortune 500, qui bénéficient d’exonérations fiscales et de subventions publiques, tandis que les quartiers majoritairement afro-américains manquent de financements pour des services essentiels comme les écoles ou les trottoirs. Ces cartes montrent que les outils de représentation spatiale peuvent être détournés pour servir l’intérêt général en rendant visibles les biais des systèmes de pouvoir.

Exemples historiques de manipulation

Les cartes ont souvent été utilisées comme outils marketing ou politiques. Dans les années 1950, la société Shell Oil a distribué des cartes routières gratuites dans ses stations-service, mettant en avant ses routes et ses services, mais en omettant délibérément les réseaux de transport publics concurrents, comme les lignes d’autobus. Ces cartes servaient à promouvoir la marque tout en orientant les choix des automobilistes. Un autre exemple marquant est celui des cartes de redlining produites par la Home Owners’ Loan Corporation dans les années 1930. Ces cartes identifiaient comme « risqués » les quartiers habités par des Afro-Américains, les excluant ainsi de l’accès aux prêts immobiliers. Ces pratiques ont contribué à renforcer les ségrégations raciales et sociales aux États-Unis.

Recartographier Ferguson

La recartographie de Ferguson (Missouri) a permis de révéler des mécanismes complexes de marginalisation. Par exemple, une carte superposant les données de criminalité et les fraudes hypothécaires (subprimes) a montré que le quartier où Michael Brown a été tué en 2014 avait été ciblé par des prêts risqués avant la crise de 2008. Une autre carte a mis en évidence l’absence de bureaux de vote dans les quartiers majoritairement noirs, ainsi que des barrières physiques comme une voie ferrée ou un corridor fluvial, limitant l’accès des habitants aux lieux de vote. Ces contre-cartes ont permis de comprendre pourquoi la participation électorale était si faible dans ces zones, en reliant des données apparemment sans rapport pour révéler des injustices structurelles.

Ce que ça pourrait changer

Les cartes, y compris les contre-cartes, jouent un rôle clé dans la construction de la *mémoire collective* et de l’autorité publique. Elles permettent de superposer des couches d’information pour faire émerger des récits plus riches et plus significatifs d’un lieu. Par exemple, une contre-carte inspirée des cartes routières de Shell Oil a imaginé ces routes submergées par la montée des eaux due au changement climatique, un phénomène lié à l’utilisation des énergies fossiles. Ces représentations visuelles, accessibles à tous, transcendent les barrières linguistiques et culturelles. Elles offrent une vision plus nuancée des territoires, en intégrant des perspectives locales et des données souvent ignorées, ce qui peut inspirer des actions collectives ou des politiques publiques plus justes.

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