"AI pass-through costs" : demain, qui devra réellement payer l'IA des cabinets d'avocats ?
L'intelligence artificielle est en train de modifier profondément les conditions de production des prestations juridiques. Jusqu'à présent, les débats se sont principalement concentrés sur les usages : recherche juridique, revue documentaire, rédaction, due diligence, analyse contractuelle ou encore automatisation de certaines tâches à faible valeur ajoutée.
L’intégration de l’intelligence artificielle (IA) dans les cabinets d’avocats génère des coûts supplémentaires non négligeables. Ces dépenses s’ajoutent aux coûts traditionnels et incluent les licences d’outils d’IA, les abonnements à des plateformes spécialisées, la consommation de modèles facturés à l’usage, les infrastructures informatiques, l’hébergement sécurisé, la cybersécurité, le développement de modèles propriétaires, l’intégration aux systèmes internes, la gouvernance des données ainsi que le recrutement d’ingénieurs et de spécialistes en IA. Certains cabinets, comme Latham & Watkins en septembre 2026, investissent même dans leurs propres infrastructures, comme des serveurs équipés de GPU Nvidia, pour maîtriser la sécurité des données et réduire les coûts de consommation. Ces investissements deviennent une composante structurelle du modèle économique des grands cabinets.
Les AI pass-through costs désignent les coûts liés à l’IA que les cabinets souhaitent répercuter sur leurs clients. Ces coûts ne forment pas une catégorie homogène et peuvent être classés en cinq types. D’abord, les coûts directement engagés pour une mission spécifique, comme une analyse nécessitant une capacité informatique exceptionnelle. Ensuite, les coûts variables mesurables et imputables à un dossier, tels que certaines consommations facturées à l’usage. Puis, les licences et abonnements mutualisés utilisés pour plusieurs clients. Quatrièmement, les infrastructures générales du cabinet, incluant le développement d’outils propriétaires, l’architecture informatique, l’hébergement, la cybersécurité ou les équipes techniques. Enfin, les investissements de productivité, conçus pour réduire le temps de production ou améliorer les marges.
Les investissements de productivité, comme ceux visant à réduire de 30 % le temps nécessaire à certaines analyses, posent une question fondamentale : doivent-ils être refacturés au client ? Dans la plupart des secteurs économiques, les entreprises n’ajoutent pas de ligne « robotisation de l’usine » sur leurs factures. Les coûts technologiques sont généralement intégrés dans la structure de coûts et financés par la marge générée par l’activité. En 2025, une enquête de Thomson Reuters révèle que 42 % des cabinets envisagent d’absorber ces coûts comme frais généraux, 19 % prévoient une répercussion au cas par cas et seulement 11 % les répercuteront systématiquement sur les clients.
Le risque de double recovery (double récupération) survient lorsque le client finance l’IA de deux manières. D’abord, via les honoraires du cabinet, qui intègrent déjà ses coûts de structure et ses investissements. Ensuite, par des frais technologiques additionnels. Par exemple, si une tâche nécessitait 10 heures de travail et est réduite à 6 heures grâce à l’IA, mais que le cabinet facture des AI fees, le client paie deux fois : une fois pour les heures effectivement travaillées et une seconde fois pour l’outil ayant permis l’économie de temps. Aux États-Unis, l’American Bar Association (ABA) a rappelé en juillet 2024 que les outils d’IA générative ne doivent pas être facturés en heures théoriquement économisées.
L’IA remet en cause le lien historique entre temps et valeur dans les prestations juridiques. Si une analyse complexe est produite plus rapidement grâce à l’IA, sa valeur ne disparaît pas. Cette évolution pourrait accélérer le développement des Modes Alternatifs de Facturation (MAF), comme les abonnements, les prix par opération ou les success fees (honoraires liés aux résultats). Thomson Reuters estime que l’IA pourrait accentuer la pression sur le modèle de l’heure facturable et favoriser des approches de pricing orientées vers les résultats. Cependant, cette transition nécessite une transparence accrue sur la valeur créée et la manière dont les gains de productivité sont répartis.
L’IA ne sera plus seulement examinée sous l’angle technologique ou du risque, mais aussi comme une variable du procurement juridique et du contrôle de gestion. Les directions juridiques devront auditer non seulement l’usage de l’IA, mais aussi son modèle économique. Cela inclut l’analyse de la structure des coûts technologiques, leur mode d’allocation aux dossiers, leur incidence sur les heures facturées, leur prise en compte dans les forfaits, la réalité des gains de productivité et leur répartition entre le cabinet et le client. Les billing guidelines (lignes directrices de facturation) devront intégrer une section dédiée à l’IA, précisant quels coûts peuvent être refacturés, comment éviter la double facturation et comment les gains de productivité sont pris en compte.
L’IA oblige à repenser l’économie unitaire des prestations juridiques, c’est-à-dire le coût réel de production d’une mission comme une due diligence (vérification approfondie) ou une revue contractuelle. Il faudra distinguer la part du coût provenant du temps des avocats, celle issue de la technologie et celle liée à l’expertise et à la supervision. Les gains de productivité générés par l’IA devront être clairement identifiés et leur répartition entre le cabinet et le client devra être transparente. Ces questions, aujourd’hui internes aux cabinets, deviendront progressivement des sujets de négociation commerciale entre les directions juridiques et les cabinets.
L’évolution vers un nouveau contrat économique entre cabinets et directions juridiques repose sur un équilibre entre les intérêts des deux parties. Les cabinets doivent financer des investissements technologiques importants pour rester compétitifs, tandis que les directions juridiques subissent une pression croissante sur leurs budgets et attendent que les gains de productivité se traduisent dans les coûts. Le modèle le plus durable sera probablement celui où le cabinet dispose d’une incitation économique à investir dans la technologie, tandis que le client bénéficie d’une partie mesurable de la productivité créée. Cela suppose de dépasser la logique simpliste selon laquelle chaque euro dépensé en technologie doit être refacturé, tout en évitant que le client capte automatiquement 100 % des gains.

