Incendies en Espagne : un siècle de transformations qui explique la situation actuelle
Un habitant de Los Gallardos (Almería) tente d’éteindre les flammes d’un incendie, le 11 juillet 2026. Ataurrahmanstudio/Shutterstock L’ESSENTIEL En Espagne, les surfaces forestières ont fortement augmenté depuis un siècle.
L’Espagne a connu une transformation majeure de son paysage forestier au cours du dernier siècle. En 1930, seulement 16 % du territoire espagnol était boisé, soit 8 millions d’hectares. Aujourd’hui, cette surface a plus que doublé pour atteindre 19,1 millions d’hectares, couvrant 38 % du pays. Cette croissance s’explique principalement par la régénération naturelle des forêts après les incendies et leur expansion spontanée, notamment en montagne. Elle dépasse désormais celle de pays comme l’Italie (31 %), la France (32 %) ou l’Allemagne (33 %). Cette évolution contraste avec le déboisement massif du début du XXe siècle, marqué par l’abandon des vignobles en raison du phylloxéra, un insecte ravageur des ceps de vigne. Aujourd’hui, l’Espagne possède la plus grande couverture forestière d’Europe de l’Ouest, un changement radical qui influence directement la gestion des risques d’incendie.
Les incendies en Espagne ne sont pas un phénomène récent. Dès 1968, le ministère de l’Agriculture a créé un Service de lutte contre les incendies de forêt, pionnier en Europe avec des statistiques détaillées. Entre 1920 et la guerre civile (1936-1939), le nombre d’incendies avait déjà augmenté en raison de l’abandon des vignobles causé par le phylloxéra. Dans les années 1950, l’Espagne était un pays rural, mais vingt ans plus tard, elle était devenue majoritairement urbaine. Ce basculement a entraîné une perte de lien avec les zones rurales, perçues comme de simples réservoirs de main-d’œuvre et de ressources. Les séries télévisées de Félix Rodríguez de la Fuente, naturaliste espagnol, ont marqué les esprits en éveillant une première conscience écologique. En 1972, le premier sommet des Nations unies sur l’environnement à Stockholm a accéléré cette prise de conscience, conduisant à la transformation de l’administration forestière espagnole en Institut national pour la conservation de la nature.
Avec la transition démocratique (années 1970-1980), les incendies se sont multipliés, notamment en Galice et sur le littoral méditerranéen, en raison de l’affaiblissement des forces de sécurité. Les régions les plus touchées, comme la Catalogne, l’Andalousie ou la Castille-La Manche, ont alors développé des moyens sophistiqués pour lutter contre les feux, incluant des interventions aériennes rapides et une amélioration de la météorologie et de l’analyse des causes. Les décharges sauvages et les lignes électriques, souvent à l’origine d’incendies, ont aussi été mieux contrôlées grâce à des décisions de justice strictes en matière de responsabilité civile. Ces mesures ont permis de réduire de moitié le nombre d’incendies et les surfaces brûlées par rapport à il y a trente ans. Par exemple, la Galice a diminué de 66,67 % le nombre de départs de feu sur la même période. Ces progrès sont particulièrement notables dans le nord-ouest du pays, qui concentrait autrefois les deux tiers des incendies.
Malgré ces avancées, les spécialistes avaient déjà alerté dans les années 1980 que une stratégie reposant uniquement sur l’extinction des incendies finirait par atteindre ses limites. Une étude européenne, le projet FIREPARADOX, avait souligné que cette approche ne faisait que reporter le problème. En réduisant les surfaces brûlées sans agir sur l’état des forêts, les incendies non maîtrisés en phase initiale se transforment en mégafeux, annulant les progrès réalisés. Depuis le début des années 2020, l’Espagne fait face à cette situation, où quelques grands incendies dévastent des zones autrefois moins touchées. Ce phénomène s’explique par l’accumulation de combustible végétal dans les forêts, combinée au changement climatique, qui crée des conditions propices aux feux intenses et difficiles à contrôler.
Pour réduire les risques d’incendie, deux axes principaux doivent être combinés : atténuer le changement climatique et mieux gérer les forêts. En Espagne, où une grande partie du territoire est sèche, l’adaptation au climat est prioritaire. Il est essentiel d’agir sur l’état du territoire en relançant des activités comme l’agriculture et l’élevage extensif en montagne. Ces pratiques, en plus de lutter contre la dépopulation rurale, permettent de produire des aliments diversifiés et de qualité. Une autre solution consiste à exploiter davantage les ressources forestières, comme le bois, le liège, la résine ou la biomasse, dont seulement 60 % sont actuellement utilisés. Cela renforcerait la *bioéconomie*, accélérerait la transition énergétique et soutiendrait les PME locales. Enfin, développer la construction en bois pourrait réduire les émissions du secteur du bâtiment, tout en dynamisant l’économie territoriale.

