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Quand la chimie rencontre le marketing : l’art de vendre l’eau à prix d’or

The Conversation France · mis à jour il y a 3 j

L’ESSENTIEL L’eau reste l’ingrédient majoritaire des produits cosmétiques, souvent à plus de 75 %. À travers les termes comme aqua ou water , le marketing en vient à vous faire acheter de l’eau potable au prix de l’or.

L'eau, ingrédient roi

Dans les produits cosmétiques, l’eau représente souvent plus de 75 % de la composition. Pourtant, elle est rarement mise en avant sous son nom courant. Les fabricants utilisent des termes latins ou anglais comme aqua ou water sur les étiquettes, une pratique normalisée par la nomenclature internationale des ingrédients cosmétiques (INCI), créée en 1973 par une association américaine de fabricants. Cette stratégie linguistique donne une impression de scientificité ou de prestige, tout en masquant la simplicité de l’ingrédient. Par exemple, une crème vendue 7 266 € le litre peut contenir principalement de l’eau du robinet purifiée, transformée en produit à forte valeur ajoutée grâce au marketing. L’eau y joue surtout le rôle de solvant, permettant de mélanger d’autres composants comme les huiles et les tensioactifs, des molécules qui facilitent l’émulsion entre les phases aqueuse et huileuse.

L'eau, un produit banal

L’eau utilisée dans les cosmétiques est généralement de l’eau du robinet, soumise à différents traitements pour répondre aux besoins des produits. Elle peut être adoucie (moins de calcium et magnésium, comme dans les sprays d’eau thermale), déionisée (sans ions mais potentiellement contaminée par des bactéries, utilisée dans les fonds de teint), désinfectée (sans composés organiques mais contenant des sels minéraux, comme dans les lotions toniques) ou distillée (la plus pure, sans ions ni sels, utilisée pour des produits stériles postopératoires). Ces traitements transforment l’eau en un ingrédient neutre, sans propriétés spécifiques, souvent qualifié d’"eau morte" par les chimistes. Pourtant, ces nuances techniques sont rarement expliquées aux consommateurs, qui perçoivent souvent l’eau comme un ingrédient noble, surtout lorsqu’elle est présentée comme eau thermale ou enrichie en minéraux.

Le marketing de l'eau

Le secteur cosmétique français, qui pèse plus de 22 milliards d’euros en 2024 avec une croissance annuelle de 6,8 %, mise sur des stratégies marketing pour valoriser l’eau dans ses produits. Certaines marques, comme La Roche-Posay, mettent en avant des arguments trompeurs, comme une teneur élevée en sélénium, une substance pourtant interdite dans les cosmétiques. D’autres, comme Typology, adoptent une approche pédagogique en expliquant clairement le rôle de l’eau dans leurs formulations, tout en soulignant leur démarche transparente. Le marketing joue ici sur deux leviers : rassurer le consommateur en mettant en avant des propriétés scientifiques (parfois fictives) ou, à l’inverse, minimiser la présence d’eau pour vendre un produit comme sans eau ajoutée, une tendance appelée waterless. L’objectif est de transformer un ingrédient banal en argument de vente.

L'eau en bouteille, un cas similaire

L’eau n’est pas seulement un ingrédient clé dans les cosmétiques, mais aussi un produit de consommation à part entière. Le marché de l’eau en bouteille illustre cette logique de valorisation d’un produit quasi gratuit. Des marques comme Cristalline (accessible) ou l’Eau de Cristallo Tributo a Modigliani (record à 60 000 dollars la bouteille de 750 ml) montrent comment le marketing peut transformer l’eau en objet de luxe. Dans l’agroalimentaire, des produits comme les gourdes Air Up, vendues entre 35 € et 99 €, reposent sur un système de capsules odorantes qui trompent le cerveau en donnant l’illusion d’une eau aromatisée, alors que seule l’odeur est modifiée. Ces exemples soulignent une tendance plus large : l’industrie sait vendre de l’eau à prix d’or, qu’elle soit embouteillée, aromatisée ou intégrée dans des produits cosmétiques.

Ce que ça pourrait changer

Depuis la directive européenne 76/768/CEE, les fabricants de cosmétiques sont obligés de lister tous les ingrédients sur leurs emballages, une mesure qui menace indirectement un modèle économique basé sur la vente d’eau à prix élevé. Cette transparence pousse certaines marques à innover, comme Typology, qui explique la place de l’eau dans ses produits pour gagner la confiance des consommateurs. Cependant, d’autres continuent de jouer sur les mots ou les allégations trompeuses, comme l’ajout de minéraux interdits. En France, l’eau est considérée comme un patrimoine commun de la nation depuis 2021, ce qui interroge son usage dans des secteurs comme la cosmétique ou l’embouteillage. La réglementation européenne, bien que contraignante, ne suffit pas toujours à limiter les abus marketing, laissant le consommateur face à un choix complexe entre prix, transparence et promesses commerciales.

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