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Philosophie

Sciences, pouvoir et savoirs émancipateurs

Contretemps · mis à jour il y a 13 j

Savoir et pouvoir, sciences et techniques, démocratie et émancipation… Voilà quelques-uns des thèmes que Luis Martínez Andrade propose d’explorer à partir d’une lecture du livre de Jean-Louis Laville et Anne Salmon : « De l’agir sur à l’agir avec. Défis socio-écologiques, association des savoirs et recherches participatives » (éditions Érès, 2025).

Modernité et cage d'acier

L'article évoque la critique de la modernité capitaliste par Max Weber, qui parlait d'une « cage d'acier » pour décrire l'emprise des systèmes techniques et des structures de contrôle sur les individus. Cette idée illustre comment les sociétés modernes, malgré leurs avancées, enferment les populations dans des logiques de domination et de réification. Les auteurs soulignent aussi le virage politique récent vers la droite et la montée des fondamentalismes, notamment celui du marché, qui renforcent cette dynamique. Face à ces défis, ils rappellent la nécessité de combiner « le pessimisme de la raison et l'optimisme de la volonté », une formule empruntée au philosophe italien Antonio Gramsci, pour agir malgré les obstacles. Cette tension entre lucidité et espoir sert de fil conducteur à leur réflexion.

Science et dictature des experts

L'article interroge le rôle des scientifiques dans les décisions politiques, notamment face aux crises écologiques. Certains experts, comme ceux s'inspirant de l’heuristique de la peur du philosophe Hans Jonas, proposent une gouvernance par des « dictatures d'experts », où la neutralité scientifique dicterait les lois pour assurer la survie de l'humanité. Cette approche soulève un dilemme : faut-il renoncer à la démocratie délibérative au profit de solutions techniques, ou préserver des espaces publics réduits mais démocratiques ? L'exemple de l'abattage systématique de troupeaux en France pour appliquer le principe de précaution, malgré les contestations des agriculteurs, illustre cette tension entre expertise et démocratie.

Savoirs émancipateurs et démocratie

Les auteurs, Jean-Louis Laville et Anne Salmon, présentent un livre qui explore comment construire des savoirs collectifs émancipateurs pour repenser la relation entre pouvoir et savoir. Leur ouvrage, structuré en huit chapitres, s'appuie sur des travaux de philosophes comme Jürgen Habermas, Axel Honneth, John Dewey, ou encore Nancy Fraser, pour analyser les tensions entre démocratie et capitalisme. Ils critiquent notamment la hiérarchie des savoirs en Occident, où la connaissance théorique est valorisée au détriment des savoirs populaires et expérimentaux. Leur approche vise à dépasser cette division pour favoriser des formes de connaissance plus inclusives et démocratiques.

Critique de la rationalité instrumentale

Laville et Salmon analysent comment la pensée occidentale, héritée de Platon et Descartes, a consolidé une rationalité instrumentale où la science est perçue comme un outil de domination de la nature et de contrôle social. Ils reprennent l'idée d'ego conquiro (le « je conquiers ») du philosophe argentin Enrique Dussel, qui lie cette rationalité à une angoisse existentielle née de la crise du XVe siècle, marquée par la découverte de l'infini et le déplacement de l'homme dans le cosmos. Cette angoisse a conduit à des actions irrationnelles, comme la chasse aux sorcières ou l'extermination des peuples indigènes en Amérique. Les auteurs montrent comment cette rationalité a sapé les fondements démocratiques en réduisant la participation citoyenne à un simple outil au service d'un projet d'adaptation sociale.

Praxis et matérialisme historique

L'article souligne l'importance de la praxis (l'action transformatrice) dans la pensée de Karl Marx, notamment dans ses Thèses sur Feuerbach (1845), où il critique la séparation entre théorie et pratique. Marx défendait une formation technologique qui allie principes généraux de production et apprentissage pratique des outils, rejetant ainsi la spécialisation professionnelle étroite. L'auteur Robin Small souligne que Marx a lui-même suivi un cours pratique de mécanique en 1862-1863, avant d'écrire le chapitre « La Machinerie et la grande industrie » dans Le Capital. Cette approche vise à concilier théorie et pratique, en opposition à l'économicisme de certains courants marxistes orthodoxes.

Gramsci et Machiavel revisités

Les auteurs s'appuient sur la pensée d'Antonio Gramsci pour compléter leur analyse, notamment en reprenant Le Prince de Machiavel (1532), qui propose une théorie de l'action politique fondée sur la pratique et la lutte contre le dogmatisme. Gramsci voit dans Le Prince un « livre vivant » car il intègre la volonté collective et l'implication des masses paysannes dans la vie politique. Cette approche met en lumière l'importance des classes subalternes et de la culture comme leviers de transformation sociale. Les auteurs soulignent que, malgré les débats sur la pertinence du Prince moderne (le parti de la classe ouvrière) aujourd'hui, la contribution de Gramsci reste essentielle pour repenser les méthodes de connaissance et les processus démocratiques dans une optique émancipatrice.

Épistémologies alternatives

L'ouvrage de Laville et Salmon explore des épistémologies en tension pour dépasser les modèles dominants de connaissance. Ils s'inspirent de penseurs comme Nicolas Machiavel, Jürgen Habermas, Axel Honneth, Paul Feyerabend, Bruno Latour, Sandra Harding, Donna Haraway, José Carlos Mariátegui et Aníbal Quijano. Ces auteurs proposent des approches alternatives, comme l'anarchisme méthodologique de Feyerabend, les ontologies de la rencontre de Latour ou les contre-publics subalternes de Fraser, pour construire des savoirs plus inclusifs et démocratiques. Leur objectif est de favoriser des espaces de délibération et d'émancipation, en s'opposant aux logiques de domination et de contrôle qui caractérisent la modernité capitaliste.

Ce que ça pourrait changer

L'article conclut que l'ouvrage de Laville et Salmon constitue une *contribution majeure* pour repenser les défis socio-écologiques actuels à travers une optique émancipatrice. Il s'adresse autant aux militants qu'aux chercheurs engagés dans les transformations sociales. Les auteurs y synthétisent des réflexions issues de leurs travaux antérieurs, comme *La Fabrique de l'émancipation* (Seuil, 2022) ou *Pour un travail social indiscipliné* (Érès, 2022), et les enrichissent de nouvelles pistes de recherche. Leur livre invite à un débat sur la reconstruction des processus gnoséologiques (processus de production des connaissances) et sociopolitiques, en s'appuyant sur des traditions intellectuelles variées pour proposer des alternatives concrètes aux crises contemporaines.

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