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Philosophie

An 55 après Bourdieu

La Vie des Idées · mis à jour 5 oct.

À partir de terrains inédits, un ouvrage collectif documente la robustesse de la thèse de la Reproduction, 55 ans après sa parution. Ce faisant, il livre une histoire de la sociologie de l'éducation française depuis les années 1960..

Un livre fondateur

En 1970, Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron publient La Reproduction, un ouvrage qui analyse comment le système scolaire français reproduit les inégalités sociales plutôt que de les réduire. Ce livre prolonge leurs travaux de 1964, Les Héritiers, où ils avaient déjà montré que l’école favorise les enfants des classes favorisées. Bourdieu et Passeron y introduisent des concepts clés comme la violence symbolique, qui désigne la manière dont les normes et valeurs dominantes sont imposées aux individus sans qu’ils en aient conscience, et le capital culturel, qui regroupe les savoirs, compétences et pratiques valorisés par l’école. Cinquante-cinq ans plus tard, un collectif dirigé par Bertrand Geay, Jérôme Camus, Pierre Clément et Pierig Humeau publie La Reproduction au 21e siècle, un ouvrage qui analyse la réception de l’œuvre originale, ses limites et ses prolongements possibles.

Réception contrastée

À sa sortie, La Reproduction est salué par la communauté scientifique pour son originalité et sa rigueur, notamment en France et à l’étranger. Cependant, dès les années 1980, l’ouvrage fait l’objet de critiques et de malentendus. Par exemple, aux États-Unis, où le mythe méritocratique (l’idée que le succès dépend uniquement du mérite individuel) est très ancré, la traduction de l’ouvrage a conduit à une interprétation partielle de ses concepts, comme celui de champ (un espace social structuré par des rapports de pouvoir), qui a été réduit à un outil néo-fonctionnaliste. Au Royaume-Uni, les débats se concentraient sur l’acquisition des connaissances, ce qui a conduit à dissocier le capital culturel de la violence symbolique. En revanche, au Brésil, la réception a été plus positive grâce à des traductions précoces et une appropriation locale des idées de Bourdieu.

Prolongements contemporains

L’ouvrage La Reproduction au 21e siècle propose de prolonger les travaux de Bourdieu et Passeron en analysant les évolutions du système scolaire depuis 1970. Par exemple, Jérôme Camus et Francis Lebon étudient les fractions dominées de l’éducation, comme les animateurs, un groupe peu abordé dans l’œuvre originale. D’autres contributions, comme celle de Leïla Frouillou, explorent les inégalités scolaires spatiales, montrant comment la ségrégation géographique influence l’accès à l’éducation. L’ouvrage souligne aussi que les mécanismes de reproduction sociale ne se sont pas atténués avec la massification de l’enseignement, mais se sont reconfigurés, notamment à travers la diversification des parcours et la valorisation de l’autonomie.

École et pouvoir

Un des enjeux centraux de La Reproduction et de sa réactualisation est de montrer que l’école ne peut être étudiée isolément du monde social dans lequel elle s’inscrit. Les politiques éducatives, comme les dispositifs d’orientation ou les injonctions à l’égalité des chances, peuvent renforcer les inégalités plutôt que les réduire. L’ouvrage interroge ainsi le rôle de l’État et des institutions dans la perpétuation des hiérarchies sociales. Par exemple, les auteurs soulignent que les politiques publiques contemporaines, en misant sur la responsabilisation individuelle, peuvent masquer les structures de domination. L’ambition est de fournir des outils pour repenser l’école et ses inégalités à l’aune des transformations actuelles.

Ce que ça pourrait changer

Publié en 2025, *La Reproduction au 21e siècle* n’est pas seulement un hommage à Bourdieu et Passeron, mais un outil pour comprendre les mutations de l’école aujourd’hui. Les auteurs montrent que les outils conceptuels de *La Reproduction* restent pertinents, mais doivent être réinterrogés à la lumière des changements du système éducatif, comme la multiplication des parcours ou l’autonomisation des établissements. L’ouvrage invite également à une réflexion plus large sur la place de l’État et des familles dans la gestion des trajectoires éducatives. Avec 464 pages et un prix de 20 €, il s’adresse aux chercheurs, aux enseignants et aux décideurs politiques, offrant une grille de lecture pour analyser les nouvelles formes de légitimation des hiérarchies scolaires.

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