L'Antarctique fait face à l'effondrement de la plus grande colonie de manchots au monde
En quinze ans, la population de manchots à jugulaire de l'île de Zavodovski a diminué de deux tiers. En cause: le changement climatique et la raréfaction de leur nourriture..
La plus grande colonie de manchots au monde, située sur l'île Zavodovski en Antarctique, a subi une diminution dramatique de sa population. Entre 2011 et aujourd'hui, le nombre de manchots à jugulaire est passé de 600 000 individus à seulement 200 000, soit une perte de deux tiers de la population. Cette colonie était considérée comme la plus importante au monde, abritant également 90 000 manchots macaroni en 2011. Les scientifiques, comme Norman Ratcliffe de l'Institut britannique des recherches antarctiques, qualifient ce déclin d'effondrement démographique énorme, équivalent à la disparition de 500 000 individus reproducteurs. Cette situation illustre l'impact direct du changement climatique sur la biodiversité en Antarctique.
Les chercheurs ont identifié le changement climatique comme la cause la plus probable de ce déclin. En Antarctique, les températures hivernales ont augmenté jusqu'à 5°C au-dessus des niveaux préindustriels, une hausse parmi les plus rapides au monde. Par exemple, la base argentine Esperanza a enregistré un record de 15,4°C le 6 juin, soit environ 20°C au-dessus des normales saisonnières. Cette élévation des températures perturbe les écosystèmes marins dont dépendent les manchots. Les manchots à jugulaire, en particulier, peinent à s'adapter car leur alimentation repose sur le krill antarctique, un minuscule crustacé qui se déplace vers le sud en raison du réchauffement des eaux. Leur incapacité à trouver suffisamment de nourriture explique leur déclin rapide.
Les manchots à jugulaire se nourrissent principalement de krill antarctique, un crustacé ressemblant à une crevette qui constitue jusqu'à 90 % de leur alimentation. Ce petit organisme vit dans les eaux froides du nord-ouest de l'île Zavodovski, où les manchots le trouvent habituellement. Cependant, avec l'augmentation des températures océaniques, le krill migre vers des eaux plus profondes et plus au sud, rendant sa capture plus difficile pour les manchots. En revanche, les manchots macaroni, moins exigeants sur leur régime alimentaire, ont vu leur population augmenter de 30 % sur la même période. Malgré cette croissance, elle ne compense pas le déclin des manchots à jugulaire, qui restent une espèce clé pour l'équilibre de l'écosystème.
La disparition des manchots à jugulaire pourrait avoir des répercussions majeures sur les chaînes alimentaires de l'Antarctique. Norman Ratcliffe compare chaque écosystème à une tour de Jenga : chaque espèce retirée augmente le risque d'effondrement total de l'écosystème. Les manchots à jugulaire jouent un rôle dans la régulation des populations de krill et servent de proie à certains prédateurs comme les léopards de mer ou les orques. Leur déclin pourrait donc perturber l'équilibre des écosystèmes locaux et affecter d'autres espèces dépendantes de ces mêmes ressources. Les scientifiques soulignent que cette situation illustre l'interconnexion des espèces et la fragilité des milieux polaires face au réchauffement climatique.
Pour confirmer que le changement climatique est bien à l'origine du déclin des manchots à jugulaire, les chercheurs ont écarté plusieurs hypothèses alternatives. Ils ont notamment vérifié que le phénomène n'était pas dû à une augmentation des prédateurs, à une compétition accrue pour la nourriture entre espèces, ou à l'éruption volcanique de 2016 qui aurait pu asphyxier les oiseaux. Les données recueillies montrent un déclin régulier et linéaire de la population, parfaitement corrélé à la hausse des températures et à la fonte des glaces. Cette corrélation renforce l'hypothèse d'un lien direct entre le réchauffement climatique et la disparition des manchots à jugulaire, sans autre facteur explicatif majeur.

