Repenser le libre-échange à l’ère des oligopoles
L’ESSENTIEL La théorie stratégique du commerce international montre pourquoi des politiques contraires au libre-échange peuvent être rationnelles dans des marchés oligopolistiques. Après la vague de mondialisation des trente dernières années, le changement de contexte géopolitique donne une nouvelle actualité à cette théorie.
La théorie stratégique du commerce international a été développée dans les années 1980 par Barbara Spencer, James Brander et Paul Krugman. Elle remet en cause l’idée classique du libre-échange, défendue par David Ricardo au XIXe siècle, selon laquelle les pays doivent échanger librement pour maximiser leur richesse. Cette théorie montre que dans des marchés dominés par quelques grandes entreprises (appelés oligopoles), un État peut améliorer le bien-être de son pays en utilisant des outils comme les droits de douane ou les subventions. Par exemple, une subvention à l’exportation peut permettre à une entreprise nationale de gagner des parts de marché en poussant ses concurrents étrangers à réduire leur production, ce qui augmente les profits pour le pays qui subventionne. Cette théorie a longtemps été considérée comme marginale, mais des recherches récentes confirment qu’elle s’applique à de nombreux secteurs aujourd’hui.
Le libre-échange n’est pas toujours la meilleure solution, surtout dans des marchés oligopolistiques. Dans ces secteurs, où quelques entreprises dominent, une intervention de l’État (comme un droit de douane ou une subvention) peut permettre de capter une partie des profits des concurrents étrangers. Par exemple, une subvention à l’exportation peut pousser les entreprises étrangères à réduire leur capacité de production, ce qui augmente les parts de marché des entreprises locales et leurs profits. Cependant, cette stratégie ne fonctionne que si les autres pays ne ripostent pas. Si un pays réagit en imposant lui aussi des droits de douane ou des subventions, les bénéfices peuvent disparaître, et tous les pays y perdent. Cette théorie a été développée pour expliquer pourquoi certaines politiques commerciales, bien que contraires au libre-échange, peuvent être rationnelles.
Depuis les années 1980, de nombreux marchés mondiaux sont devenus plus concentrés, avec une domination accrue par quelques grandes entreprises. Parallèlement, les représailles commerciales (comme les droits de douane ou les subventions) sont moins fréquentes qu’avant, car les grandes puissances disposent d’autres leviers de pression, notamment géopolitiques. Par exemple, les États-Unis ont utilisé leur influence militaire comme moyen de dissuasion pour empêcher leurs alliés de riposter aux droits de douane imposés sous l’administration Trump. Cette situation rend les politiques commerciales interventionnistes plus attractives, car les pays savent qu’ils ne subiront pas de représailles immédiates. Le monde actuel ressemble donc aux configurations étudiées par la théorie stratégique du commerce international, ce qui lui donne une nouvelle actualité.
Les subventions à l’exportation peuvent sembler absurdes : pourquoi financer des produits vendus à l’étranger avec l’argent des contribuables ? Pourtant, dans un marché oligopolistique, elles peuvent être stratégiques. Par exemple, une subvention permet à une entreprise locale de gagner des parts de marché en poussant ses concurrents étrangers à réduire leur production. Les profits se déplacent alors vers le pays qui subventionne, même sans créer de monopole. La Chine a utilisé cette stratégie avec succès dans des secteurs comme les véhicules électriques ou les panneaux solaires, poussant ses concurrents à réduire leurs investissements. Cependant, ces subventions peuvent déclencher des représailles, sauf si le pays qui les utilise dispose d’autres leviers, comme le contrôle de ressources stratégiques comme les terres rares.
Les droits de douane ne servent pas seulement à protéger les entreprises locales : ils peuvent aussi permettre à un pays de capter une partie des profits des entreprises étrangères. Dans un marché oligopolistique, un droit de douane peut forcer les producteurs étrangers à baisser leurs prix, ce qui améliore les termes de l’échange pour le pays importateur. Par exemple, si un pays impose un droit de douane sur un produit, les exportateurs étrangers peuvent être contraints de réduire leurs marges pour maintenir leurs parts de marché, ce qui profite au pays importateur. Cependant, cette stratégie est généralement destructrice de richesse à l’échelle mondiale, car les pertes subies par les producteurs et consommateurs étrangers dépassent souvent les gains du pays importateur. C’est pourquoi les accords internationaux, comme ceux de l’OMC, limitent les droits de douane.
Les représailles commerciales étaient autrefois un frein aux politiques interventionnistes, car elles pouvaient annuler les bénéfices des droits de douane ou des subventions. Cependant, dans le contexte géopolitique actuel, les grandes puissances peuvent dissuader leurs partenaires de riposter en utilisant des leviers non commerciaux. Par exemple, les États-Unis ont menacé leurs alliés de réduire leur parapluie de défense (protection militaire) s’ils ripostaient aux droits de douane imposés sous Trump. Cette stratégie a fonctionné : l’Europe, le Japon et la Corée du Sud ont réagi avec prudence, tandis que la Chine a riposté plus vigoureusement, illustrant les asymétries de pouvoir. Ces dynamiques montrent que les conflits commerciaux actuels ne portent plus seulement sur l’efficacité économique, mais aussi sur le partage des profits oligopolistiques.
Bien que la théorie stratégique du commerce international montre que certains droits de douane ou subventions peuvent être bénéfiques pour un pays, elle souligne aussi les risques d’une escalade protectionniste. Si chaque pays cherche à améliorer sa situation par des interventions stratégiques, les représailles peuvent détériorer la situation de tous. C’est pourquoi des règles internationales, comme celles de l’OMC, sont indispensables pour limiter ces interventions et éviter une guerre commerciale. Historiquement, des économistes comme John Maynard Keynes ou Paul Krugman ont mis en garde contre les dangers d’une telle reconnaissance, craignant qu’elle ne justifie des politiques protectionnistes sous de mauvais prétextes. Aujourd’hui, avec la domination des oligopoles, cette théorie devient un outil clé pour comprendre les conflits commerciaux contemporains.

