Louise Bourgeois, tisser sa toile
En 1932, Louise Bourgeois a 20 ans. Elle travaille dans l’atelier de tapisseries de ses parents, à Antony.
En 1932, Louise Bourgeois a 20 ans et travaille dans l’atelier de tapisseries de ses parents, situé à Antony, une commune près de Paris. Cet atelier familial, dirigé par son père Louis Bourgeois, est spécialisé dans la restauration de tapisseries abîmées venues de toute la France. Environ 25 ouvrières, comme Jeanne, Germaine ou Berthe, y travaillent sous la supervision de sa mère, Joséphine, une tisserande de métier. Louise y observe les gestes des fileuses et tisseuses, mais n’a pas le droit de participer directement au travail d’aiguille. Elle se contente de dessiner les parties manquantes des motifs, notamment les pieds des personnages représentés sur les tapisseries. Cet environnement artisanal et féminin marque profondément son enfance et sa future carrière artistique.
Derrière l’apparente réussite de l’atelier familial se cache une réalité douloureuse. Le père de Louise, Louis Bourgeois, trompe sa femme Joséphine avec la gouvernante depuis des mois. Pendant ce temps, Joséphine souffre de problèmes de santé, notamment des troubles pulmonaires et des symptômes liés à la ménopause. Louise, alors âgée de 20 ans, endosse alors un rôle d’adulte : elle gère l’atelier, s’occupe des ouvrières, des finances, de la cuisine et prodigue des soins à sa mère en lui faisant des piqûres quotidiennement. Leur relation est fusionnelle. Le 14 septembre 1932, Joséphine meurt, plongeant Louise dans un profond désespoir. Son père, loin de la soutenir, se moque de ses larmes. Désespérée, Louise tente de se jeter dans la rivière Bièvre, mais son père la sauve in extremis. Cet événement tragique devient le traumatisme fondateur de sa vie et de son œuvre.
Après la mort de sa mère, Louise se retrouve seule face à un père qui méprise les artistes, qu’il considère comme des parasites. Il souhaite qu’elle fasse un bon mariage plutôt que de poursuivre des études ou une carrière artistique. Sans soutien financier de sa part, Louise s’inscrit tout de même en mathématiques et en géométrie à la Sorbonne, où elle étudie sans l’aide de son père. Dans les années qui suivent, elle abandonne définitivement l’atelier familial pour se consacrer à l’art. Elle intègre plusieurs académies d’art, marquant ainsi le début de sa quête de liberté et d’indépendance. Ce parcours académique contraste avec les attentes paternelles et annonce sa future carrière artistique, où elle explorera sans tabou les thèmes de la famille, de la perte et de la résilience.
L’œuvre de Louise Bourgeois sera profondément marquée par les souvenirs de son enfance, en particulier la perte de sa mère. Dans les années 1990, elle crée Femme-araignée, une sculpture qui rend hommage à Joséphine. Pour expliquer ce choix, elle déclare : « Pourquoi l’araignée ? Parce que mon meilleur ami c’était ma mère et elle était réfléchie, intelligente, patiente, apaisante, raisonnable, délicate, subtile, indispensable, propre, et utile comme une araignée. Elle savait aussi se défendre, et me défendre moi. » Cette œuvre symbolise à la fois la fragilité et la force de sa mère, ainsi que le lien indéfectible qui les unissait. Pour Louise Bourgeois, l’art devient un moyen de redonner vie à Joséphine et de transformer sa douleur en création, faisant de la disparition maternelle le point de départ de sa liberté artistique.
La disparition de sa mère, bien que traumatisante, offre à Louise Bourgeois l’opportunité de se reconstruire et de tracer son propre chemin. À 20 ans, elle commence à *tisser sa toile*, non pas comme une simple métaphore, mais comme une affirmation de son indépendance. Son parcours artistique, marqué par des études en art et une exploration sans concession de ses émotions, la mène à devenir l’une des artistes les plus influentes du XXe siècle. Son œuvre, à la fois intime et universelle, interroge les relations familiales, la vulnérabilité et la puissance de la création comme exutoire. Ainsi, ce qui aurait pu être une tragédie devient le socle d’une carrière exceptionnelle, où l’art sert de pont entre le passé douloureux et un avenir libéré.

