Pierre Rosanvallon et la tyrannie du présent
Condorcet dénonçait il y a plus de deux siècles les dangers de la «démocratie immédiate» pour le Trésor public. Nous sommes restés collectivement myopes.
L’article explore l’idée de tyrannie du présent, un concept analysé par le sociologue Pierre Rosanvallon dans son livre La Tyrannie du présent (Seuil, 2026). Cette notion désigne notre difficulté collective à penser au-delà de l’immédiat, un problème déjà souligné par des penseurs comme Condorcet il y a plus de deux siècles. Rosanvallon montre que cette préférence pour le présent est liée à l’émancipation de l’individu, un mouvement né des révolutions française, américaine et anglaise. Des figures comme Robespierre ont même envisagé des mandats politiques très courts, d’un an, avant que la nécessité de gouverner efficacement ne conduise à des durées plus longues. L’auteur souligne que cette myopie collective se manifeste dans des domaines variés, comme la gestion des retraites, la dette publique, ou encore la crise climatique, où les décisions à long terme sont souvent sacrifiées au profit d’intérêts immédiats.
Le présentisme est défini comme une préférence marquée pour le présent au détriment des générations futures ou du passé. Rosanvallon en retrace l’évolution depuis les Lumières, où l’individu s’affranchit des contraintes traditionnelles pour se concentrer sur sa liberté et ses choix immédiats. Ce phénomène se manifeste dans des aspects concrets de la société, comme le droit au divorce en 1792, qui permet aux femmes de réinventer leur vie sans contraintes, ou encore dans l’affaiblissement du rôle social des religions, autrefois centrées sur la vie après la mort. L’auteur évoque aussi le productivisme, une croyance en des ressources illimitées, qui a conduit à une exploitation excessive de la nature. Enfin, il souligne que cette tyrannie du présent trouve une expression radicale dans des mouvements comme le futurisme, un courant artistique et politique né en 1909, qui exalte la vitesse, la machine et la guerre, et qui a inspiré des figures controversées comme Marinetti, proche de Mussolini.
Cette préférence pour le présent a des répercussions profondes sur la société, notamment chez les jeunes générations. Rosanvallon observe que leur volonté de rupture s’accompagne souvent d’un manque de projets à long terme, reflétant une impatience généralisée. Cette tendance est renforcée par la fascination pour l’accélération, la vitesse et les technologies comme l’homme augmenté, des thèmes qui résonnent avec certains courants extrémistes contemporains. L’auteur cite l’exemple des États-Unis, où des penseurs comme Curtis ou Peter Thiel défendent une vision cyborg de l’humanité, poussant à l’extrême une logique d’émancipation individuelle qui peut mener à l’écrasement des plus vulnérables. Ces dynamiques illustrent comment une quête de liberté immédiate peut, paradoxalement, limiter les libertés futures.
Pour contrer cette tyrannie du présent, Rosanvallon propose des solutions institutionnelles, comme la création d’un Parlement des générations, une assemblée dédiée aux jeunes pour leur donner une voix dans les décisions politiques. Cette idée s’inspire de projets utopiques du XIXe siècle, comme celui de Saint-Simon et Auguste Comte, qui imaginaient un Parlement tripartite avec des chambres dédiées à l’innovation, à l’expertise scientifique et à l’exécution des politiques. L’auteur souligne que ces tentatives, bien que parfois critiquées, ont le mérite de montrer que des réformes démocratiques peuvent émerger de dialogues sociaux, comme les négociations syndicales ou les conventions collectives en Europe. Cependant, il reconnaît que ces processus sont souvent lents et chronophages, ce qui pose un défi majeur dans un contexte d’urgence climatique ou sociale.
Rosanvallon insiste sur la nécessité de réinventer l’expertise pour échapper à la tyrannie du présent. Il prend l’exemple du GIEC, dont les alertes sur le climat sont souvent ignorées car perçues comme imposées d’en haut. Pour contourner ce problème, il propose de repenser la manière dont les experts interagissent avec le public, en favorisant une expertise plus collaborative et ancrée dans les réalités sociales. L’auteur évoque aussi la planification, un outil autrefois central dans la gestion des politiques publiques, notamment après la Seconde Guerre mondiale, avec des figures comme Simon Nora. Cependant, cette approche a perdu de son influence, et Rosanvallon souligne la difficulté de concilier temps long de la réflexion et temps court de l’action politique. Son livre appelle donc à une révolution des pratiques sociales, sans pour autant tomber dans l’utopie.
Pour renforcer la démocratie, Rosanvallon propose des *exercices démocratiques*, inspirés des *exercices spirituels* de la philosophie antique. L’idée est de créer des espaces où les citoyens apprennent à collaborer et à se considérer comme des concitoyens plutôt que comme des adversaires. Ces exercices visent à cultiver un *esprit du futur*, une capacité à penser collectivement au-delà de l’immédiat. Cependant, l’auteur reconnaît que ces processus sont longs et complexes, ce qui pose un défi dans un monde où l’urgence des crises (climatique, sociale) exige des réponses rapides. Malgré ces obstacles, Rosanvallon reste optimiste et souligne que des initiatives comme les conventions citoyennes ou les parlements du social ont déjà montré leur potentiel, même si leurs résultats restent limités.

