Sur le terrain, les chercheuses face aux violences sexistes et sexuelles de leurs collègues
Selon une étude internationale, menée en 2014, 64 % des chercheuses rapportent avoir subi du harcèlement sexuel lors de missions de recherche sur le terrain. Kaab Empresa/Unsplash , CC BY L’ESSENTIEL Les missions de terrain exposent les chercheuses à des risques spécifiques de violences sexistes et sexuelles de la part de leurs collègues.
Les missions de terrain en recherche exposent les chercheuses à des violences sexistes et sexuelles (VSS) de la part de leurs collègues, un phénomène documenté par une enquête internationale menée en 2014. Cette étude, appelée SAFE et portant sur plus de 600 scientifiques issus de divers domaines, révèle que 64 % des femmes y ont subi du harcèlement sexuel et 20 % des agressions sexuelles. Le terrain, souvent perçu comme un espace d’aventure et de collaboration, devient un lieu de vulnérabilité en raison de l’isolement géographique, de la dépendance au groupe et de la précarité économique. Les équipes majoritairement masculines et les conditions de vie partagées (hébergement, repas, déplacements) favorisent des comportements transgressifs, tolérés sous prétexte d’un exceptionnalisme du terrain : l’idée que les règles habituelles n’y s’appliquent pas. Cette tolérance implicite aggrave l’isolement des femmes, déjà minoritaires, et renforce leur marginalisation.
Les opportunités de terrain sont inégalement réparties entre hommes et femmes en raison de contraintes sociales et familiales. Les responsabilités domestiques, comme la charge des enfants ou des proches, limitent souvent la participation des femmes aux missions longues ou lointaines, réservées aux personnes disposant d’une plus grande flexibilité. De plus, les équipes se forment souvent par cooptation, c’est-à-dire par recommandation entre collègues, ce qui fige les inégalités de genre dans le temps. Les femmes doivent aussi prouver leur endurance physique pour être considérées comme des vraies scientifiques de terrain, au détriment de leur sécurité ou de leur bien-être. Cette pression les pousse à accepter des conditions difficiles sans se plaindre, même face à des comportements inappropriés, sous peine d’être perçues comme peu fiables ou difficiles.
Sur le terrain, les chercheuses dépendent entièrement de leurs collègues pour des tâches essentielles comme le transport du matériel, la collecte de données ou les déplacements. Cette dépendance est encore plus marquée dans des contextes extrêmes (stations polaires, expéditions en haute montagne, navires océanographiques), où quitter la mission n’est pas toujours possible. Les victimes de VSS peuvent se retrouver contraintes de partager le même espace de vie ou de travail que leur agresseur pendant des jours, voire des semaines. La barrière de la langue, l’éloignement géographique et l’accès limité à une aide extérieure aggravent cette vulnérabilité. En cas d’incident, les mécanismes de signalement habituels, conçus pour des environnements urbains, ne sont ni accessibles ni adaptés à l’urgence des situations de terrain.
Les VSS ont des répercussions durables sur la carrière des chercheuses. Dénoncer un incident peut entraîner la perte d’opportunités de terrain, de projets de recherche, de financements ou de responsabilités, surtout pour les femmes en situation précaire, comme les doctorantes ou les postdoctorantes. Beaucoup choisissent donc de ne pas signaler les faits, ce qui fait du non-signalement la réponse la plus fréquente au harcèlement sexuel dans le monde académique. Les victimes peuvent aussi subir des représailles indirectes, comme une exclusion des collaborations ou des enseignements, ou une perte de légitimité scientifique. Ces conséquences renforcent les inégalités de genre dans la recherche, où les hommes continuent de dominer les postes clés et les opportunités de terrain.
Les VSS poussent certaines femmes à se désengager des missions ou des équipes jugées peu sûres, ce qui réduit la diversité des profils contribuant à la production scientifique. Les chiffres de l’étude SAFE et la difficulté à obtenir des sanctions efficaces montrent que ce phénomène n’est pas marginal. Les connaissances produites sur le terrain risquent alors d’être biaisées, car elles reflètent souvent les perspectives des équipes dominantes, majoritairement masculines. Plusieurs recherches soulignent que des communautés scientifiques homogènes produisent des lacunes dans la couverture des terrains, des populations ou des phénomènes étudiés. Par exemple, des études en archéologie ou en écologie ont montré que l’absence de diversité limite la pertinence des résultats scientifiques.
Pour lutter contre les VSS sur le terrain, l’auteure propose de repenser l’organisation des missions comme un environnement de travail à part entière, nécessitant des mesures de prévention spécifiques. Avant le départ, les équipes devraient évaluer les risques de VSS avec la même rigueur que les risques météorologiques ou sanitaires. Cela inclut la composition équilibrée des équipes, l’adoption d’une charte de comportement claire, la sécurisation des hébergements et des trajets, et la mise en place de procédures d’alerte. Les moments de convivialité, comme les repas ou les soirées, doivent aussi être encadrés par des règles professionnelles. Enfin, il est crucial de garantir que les chercheuses puissent se mettre en sécurité sans compromettre leur carrière ou la mission. Ces changements visent à préserver la diversité des contributeurs et la qualité des connaissances produites.

