Les oubliés du soin d’urgence : quand le déni de reconnaissance met le secteur ambulancier en danger
L’ESSENTIEL Incendies de l’été 2026, Covid-19… le personnel ambulancier joue un rôle clé dans le soin et les situations d’urgence. Mais ce secteur ne fait jamais la une des médias et pâtit d’un manque de reconnaissance.
Les ambulanciers et ambulancières jouent un rôle essentiel dans les situations d’urgence, comme lors des incendies de l’été 2026 ou pendant la pandémie de Covid-19. Pourtant, leur travail reste largement méconnu du grand public. En 2020, pendant la crise sanitaire, ils ont évacué des milliers de personnes âgées des Ehpad, mais leur contribution n’a pas été mise en avant par les médias. Patrick Youx, gérant d’une entreprise d’ambulances à Nantes, a exprimé son amertume en déclarant : « On nous a dit, à tout le personnel soignant : “On vous oubliera pas, vous étiez essentiels…” Moi aussi, j’ai eu l’ordre national du Mérite, ça me fait une belle jambe. » Ce manque de reconnaissance médiatique et publique s’ajoute à une littérature scientifique limitée sur le secteur, contribuant à une invisibilisation persistante de ces professionnels.
Le secteur ambulancier souffre d’un statut flou et d’un déni de reconnaissance institutionnelle. Malgré une évolution significative de leur formation depuis 2022, incluant des modules en communication, psychologie et relation d’aide, les ambulanciers et ambulancières sont toujours perçus comme de simples transporteurs plutôt que comme des soignants. Leur convention collective dépend du ministère des Transports, ce qui limite leur reconnaissance en tant que professionnels de santé. Cette situation crée un paradoxe : on leur demande d’agir en soignants, mais on les rémunère et les traite comme des chauffeurs. Entre 2001 et 2019, les accidents du travail ont augmenté de 41,6 % chez les femmes, notamment dans les secteurs de santé, soulignant l’urgence d’une meilleure prise en compte de leurs conditions de travail.
Le secteur ambulancier, historiquement masculin, est de plus en plus féminisé, mais les ambulancières subissent une double peine : invisibilisation de leur métier et de leur genre. Elles doivent constamment prouver leur légitimité technique et physique, tandis que les normes de travail, comme les équipements ou les plannings, sont souvent conçues pour des gabarits masculins. Par exemple, le Code du travail limite le port de charges à 25 kg pour les femmes contre 55 kg pour les hommes. Les violences sexistes, la charge émotionnelle et les postures pénibles sont des risques spécifiques qui affectent davantage les femmes. En 2025, une expérimentation nationale a été lancée par la Fédération nationale des ambulanciers privés (FNAP) pour évaluer ces risques différenciés et adapter les conditions de travail.
Le manque de reconnaissance expose les ambulanciers et ambulancières à des risques professionnels concrets. À l’accueil des urgences, ils peuvent être ignorés par les équipes soignantes, ce qui les prive des informations cliniques nécessaires pour soigner les patients. Cette exclusion des circuits d’information les expose à des risques infectieux comme la tuberculose, la méningite ou le Covid-19. Le Document unique d’évaluation des risques professionnels (Duerp), bien que obligatoire, est souvent perçu comme une simple paperasse administrative. Pourtant, s’il était utilisé comme un outil de réflexion collective, il pourrait permettre de mieux identifier les risques, notamment ceux liés au genre, et d’adapter les normes de travail pour réduire la pénibilité.
Depuis novembre 2025, une expérimentation nationale est menée par la FNAP, avec le soutien du Fonds pour l’amélioration des conditions de travail (Fact) et de l’Anact, pour analyser les risques spécifiques des ambulanciers et ambulancières. Dix entreprises pilotes réparties en France participent à cette démarche, aux côtés de deux instituts de formation et du syndicat CFDT. L’objectif est d’évaluer les impacts différenciés du travail sur la santé des femmes et des hommes, et de proposer des solutions concrètes pour améliorer les conditions de travail. Cette initiative marque un premier pas vers une meilleure reconnaissance du secteur, mais elle ne suffira pas sans une redistribution des moyens et des équipements adaptés. Comme le souligne la philosophe Nancy Fraser, la reconnaissance culturelle doit s’accompagner de mesures concrètes pour être efficace.

