NapseflowNapseflow
Philosophie

Entre combat et compromis : le Front populaire face au « mur de l’argent »

Contretemps · mis à jour 2 oct.

La question de la politique économique est l’un des problèmes les plus difficiles qui se pose pour tout gouvernement de gauche aspirant à améliorer le sort de la classe travailleuse et à remettre en cause le capitalisme. Nous publions ici un extrait du chapitre 6 du dernier livre de l’historienne Ludivine Bantigny sur le Front populaire, "La bourse ou la vie" (éditions La Découverte).

Un gouvernement face au capital

En 1936, le Front populaire, coalition de gauche arrivée au pouvoir en France, souhaite s’attaquer aux puissances d’argent et au grand capitalisme industriel et bancaire. Ce mouvement, porté par le Parti socialiste, promet un gouvernement de combat pour briser les résistances du capital. Cependant, une fois au pouvoir, les dirigeants comme Vincent Auriol, ministre des Finances, adoptent une approche plus nuancée. Auriol condamne publiquement les spéculateurs et les agioteurs (personnes qui manipulent les marchés financiers pour en tirer profit), les qualifiant de déserteurs économiques, mais il compte sur leur retour pour relancer l’économie. Il mise sur une politique mobilisatrice plutôt que répressive, visant à restaurer la confiance et à inciter les détenteurs de capitaux à réinvestir en France. Son objectif est de relancer la production et d’augmenter les recettes fiscales pour assainir les finances publiques, sans recourir à des mesures radicales comme une dévaluation de la monnaie, jugée trop risquée pour les classes populaires.

Une économie exsangue

En 1936, l’économie française est en crise profonde. L’indice de la production industrielle est tombé de 107 en 1933 à 90 début 1936, soit une baisse de 12 %. Les prix de revient ont augmenté, affaiblissant la compétitivité du pays, et la valeur des exportations a chuté, passant d’une moyenne mensuelle de 1,6 milliard de francs en 1932 à 1 milliard en 1936. La dette publique est élevée : la dette flottante dépasse 60 milliards de francs, et le déficit pour 1936 est estimé à 6 milliards, avec des besoins de trésorerie de 15 milliards. L’encaisse or de la Banque de France, qui s’élevait à 90 milliards en 1933, n’est plus que de 55 milliards en juin 1936. Environ 30 milliards de francs ont été transférés à l’étranger sous forme de dépôts d’or ou de devises, et plus de 30 milliards de billets sont thésaurisés en France, hors circulation. Vincent Auriol estime que 60 milliards de francs manquent à l’économie, soit parce qu’ils sont exilés, soit parce qu’ils sont inutilisés.

Appel au civisme économique

Pour relancer l’économie, Vincent Auriol lance un appel au patriotisme économique et au devoir fiscal. Il dénonce les manigances des spéculateurs et des fraudeurs, qu’il accuse de trahir la Nation en exportant leurs capitaux ou en les thésaurisant. Il promet des sanctions renforcées contre la fraude, avec des peines pouvant aller jusqu’à la confiscation des biens dissimulés, et envisage de publier une liste des déserteurs du devoir fiscal. En juin 1936, une loi est votée à l’unanimité pour renforcer les pénalités en cas de dissimulation d’avoirs à l’étranger, avec un délai d’amnistie de deux mois. Auriol rassure aussi les épargnants en lançant un emprunt d’État, transformant les billets thésaurisés en capitaux productifs. Il insiste sur l’intérêt bien compris des Français à souscrire, tout en soulignant leur devoir envers la Nation. Environ 3 milliards de francs sont collectés grâce à cette souscription, mais la situation financière reste fragile.

La Banque de France, cible politique

Le Front populaire s’attaque à la Banque de France, dont les 200 plus gros actionnaires (les deux cents familles) élisent ses 15 régents, lui donnant un pouvoir économique disproportionné. Ces actionnaires, souvent issus de l’aristocratie ou de grandes dynasties industrielles et bancaires comme les Rothschild, Schneider ou de Wendel, sont accusés de bloquer les réformes sociales et de dicter leur politique au gouvernement. En juillet 1936, la Chambre vote l’abolition de ce privilège, remplaçant les régents par un Conseil général représentant l’État et les épargnants. Cette réforme vise à rendre la Banque de France plus transparente et à permettre une politique monétaire alignée sur les besoins nationaux, plutôt que sur les intérêts privés. Le Front populaire espère ainsi reprendre le contrôle de la monnaie et des finances publiques.

Entre combat et compromis

Le gouvernement du Front populaire, dirigé par Léon Blum et Vincent Auriol, incarne une tension permanente entre ses ambitions révolutionnaires et les contraintes économiques. D’un côté, il promet de briser le pouvoir des deux cents familles et de redistribuer les richesses, de l’autre, il doit composer avec les réalités de l’économie mondiale et les réticences des détenteurs de capitaux. Blum et Auriol oscillent entre un discours combatif, dénonçant les pillards et les émigrés de capitaux, et une politique pragmatique, cherchant à les convaincre de réinvestir. Cette dualité reflète les contradictions du socialisme au pouvoir : comment concilier la rupture avec l’ordre établi et la nécessité de rassurer les marchés pour éviter un effondrement économique ? Le pari d’Auriol repose sur la confiance et la mobilisation plutôt que sur la contrainte, mais les résultats restent limités face à la puissance des mécanismes économiques.

Ce que ça pourrait changer

La droite et une partie de la presse raillent la stratégie d’Auriol, accusant le gouvernement de naïveté en comptant sur le *patriotisme* des riches pour sauver l’économie. Le sénateur Henry Lémery ironise sur le rôle des possédants, réduits à prêter à l’État, tandis que *Le Figaro* compare Auriol à un dompteur tentant d’apprivoiser l’épargne par la douceur. Malgré les critiques, le gouvernement maintient sa ligne, combinant répression symbolique (lois contre la fraude) et incitations (emprunt d’État). Certains, comme le communiste Henri Fabre, y voient une *révolution pacifique* et une *fusion des classes*, mais les résultats concrets restent modestes. La tension entre les promesses de transformation sociale et les impératifs économiques illustre les limites du Front populaire face à la puissance du capital.

Sujets complémentaires

Ce contenu a été généré par intelligence artificielle à partir de l'article source. Il peut contenir des erreurs ou imprécisions.