La solidarité internationale : la fin d'un modèle ? 4/4 : Croire (encore) en la solidarité internationale
De Genève à Paris, ce dernier volet explore l'avenir de la solidarité internationale. Face au recul du multilatéralisme et à la montée des logiques de puissance, celles et ceux qui continuent d'agir refusent pourtant de renoncer.
Genève est décrite comme la capitale mondiale de l'humanitaire, avec plus de 35 000 personnes travaillant dans des organisations internationales. La ville accueille 185 missions permanentes d'États et plus de 300 ONG, formant un écosystème unique dédié à l'aide humanitaire et au multilatéralisme. Cette concentration d'acteurs fait de Genève un lieu central pour la coordination des réponses aux crises mondiales. Le terme multilatéralisme désigne ici la coopération entre plusieurs États ou organisations pour résoudre des problèmes communs, notamment à travers des institutions comme l'ONU ou le Comité international de la Croix-Rouge (CICR). Fondé en 1863 par Henry Dunant, le CICR est une organisation neutre et indépendante qui protège les victimes de conflits armés et promeut le droit international humanitaire.
Le modèle traditionnel de la solidarité internationale, basé sur le multilatéralisme, est aujourd'hui fragilisé par plusieurs facteurs. Le retrait des États-Unis de certaines institutions, les réductions budgétaires et la normalisation des guerres prolongées remettent en cause les fondements de ce système. Par exemple, des humanitaires meurent chaque jour en mission, comme le souligne Gemma Connell de l'OCHA (Office for the Coordination of Humanitarian Affairs), une agence de l'ONU chargée de coordonner les réponses humanitaires. Le droit international humanitaire, qui vise à protéger les civils en temps de guerre, est de plus en plus bafoué. Pierre Krähenbühl, directeur du CICR, met en garde contre une normalisation de la violence, où les conflits deviennent des situations prolongées plutôt que des exceptions.
Face à l'affaiblissement des institutions traditionnelles, une nouvelle dynamique émerge avec la montée en puissance des organisations locales et des coopérations Sud-Sud. Ces acteurs, souvent plus proches des réalités du terrain, pourraient représenter une étape majeure pour l'humanitaire. Karl Blanchet, spécialiste de la gouvernance de la santé mondiale, explique qu'il faut tout repenser, mais pas tout détruire. Les organisations locales, comme celles présentes dans les pays du Sud global, apportent des solutions adaptées et une légitimité accrue. Cette évolution reflète un changement de paradigme, où l'aide internationale n'est plus uniquement dictée par les pays du Nord, mais co-construite avec les communautés concernées.
À Paris, sous les voies du métro aérien, les équipes de Médecins du Monde mènent des maraudes auprès des personnes exilées dans les quartiers de Jaurès, Stalingrad et La Chapelle. Ces actions illustrent comment les grandes décisions politiques prises à l'étranger (Washington, Genève, Bruxelles) se traduisent concrètement sur le terrain. Jean-François Corty, président de Médecins du Monde, souligne que l'action humanitaire reste un engagement profondément politique, car elle défend des droits fondamentaux souvent menacés. Paul Alauzy, coordinateur de la Mission France, rappelle que derrière les statistiques et les rapports se cachent des vies humaines, des femmes, des hommes et des enfants dont les droits sont fragilisés par les politiques migratoires et les coupes dans l'aide publique.
Malgré les crises et les reculs du multilatéralisme, les acteurs de la solidarité internationale refusent de renoncer. Pierre Krähenbühl insiste sur la nécessité de transformer *un profond sentiment d'injustice en action*, rappelant que *personne n'est préservé de la guerre*. Béatrice Ferrari, directrice des affaires internationales de Genève, défend la ville comme un *bien public mondial*, un espace neutre où dialogue et coopération persistent. L'enjeu n'est plus seulement de sauver un système hérité du XXe siècle, mais d'inventer de nouvelles formes de solidarité capables de résister aux replis nationaux et aux fractures du monde contemporain. La solidarité reste avant tout une rencontre entre des êtres humains, au-delà des institutions ou des stratégies diplomatiques.

