Vers un « bilinguisme de l’IA » : apprendre à faire avec et apprendre à faire sans
Comme pour d’autres technologies venues avant l’IA, il s’agit d’apprendre à s’en passer, mais aussi à les maîtriser. Vitaly Gariev/Unsplash , CC BY L’ESSENTIEL L’intelligence artificielle (IA), et tout particulièrement l’intelligence artificielle générative, sa branche la plus visible, est déjà largement utilisée par les élèves – du collège au supérieur dans des proportions croissantes – et par les enseignants.
L’intelligence artificielle (IA), en particulier l’IA générative comme ChatGPT, Claude ou Mistral Vibe, est déjà largement utilisée par les élèves et les enseignants en France et à l’étranger. Selon l’OCDE, ces outils s’intègrent à différents niveaux du processus éducatif, de la salle de classe à l’évaluation des établissements. Leur utilisation soulève des questions sur leur impact : peuvent-ils aider à surmonter les crises de l’école ou, au contraire, empêcher les jeunes de développer leur esprit critique et leurs compétences ? Peuvent-ils réduire les inégalités ou, au contraire, les accentuer ? Face à ces interrogations, une proposition émerge : adopter une approche de bilinguisme numérique, c’est-à-dire apprendre à utiliser l’IA tout en préservant des méthodes traditionnelles.
L’IA peut apporter plusieurs avantages aux apprenants. Elle permet d’identifier des ressources pertinentes (textes, images, vidéos), de les expliquer ou de les traduire, et d’aider à la réalisation de travaux comme des textes, des plans ou des présentations. Elle peut aussi fournir un suivi personnalisé, des supports de cours ou des exercices adaptés. Pour les élèves en situation de handicap ou dont la langue maternelle diffère de celle de l’établissement, l’IA offre des outils pour participer pleinement au processus éducatif. Ces bénéfices pourraient contribuer à réduire certaines inégalités. Cependant, les systèmes d’IA actuels ne garantissent pas toujours une qualité satisfaisante, et leurs limites sont souvent soulignées.
L’utilisation de l’IA dans l’éducation présente plusieurs dangers. Le premier est la perte de compétence : en confiant à l’IA des tâches cognitives, les apprenants risquent de ne plus apprendre à les réaliser eux-mêmes. Un deuxième risque est l’affaiblissement du sens critique, car les élèves pourraient accorder plus de confiance à une machine qu’à leur propre jugement. L’IA pourrait aussi réduire le rôle de l’enseignant à celui d’un simple assistant, voire favoriser la triche ou le plagiat. Enfin, l’IA pourrait fragmenter l’enseignement en processus individuels, supprimant la dimension sociale de la classe et aggravant les inégalités.
Pour les enseignants, l’IA peut aussi poser des défis. Elle pourrait les amener à perdre la capacité de concevoir un cours ou à abandonner leur rôle de garant de la démarche pédagogique. Certains enseignants expriment une méfiance ou une répugnance envers l’IA, craignant pour leur autonomie ou leur rôle social. La position officielle en France consiste à laisser chaque enseignant décider s’il utilise ou non l’IA, mais cette approche présente des limites. Elle ne permet pas de résoudre les problèmes de fragmentation des pratiques ou de manque de compétences pour faire un choix éclairé. De plus, elle affaiblit l’enseignement traditionnel tout en empêchant l’IA de révéler son plein potentiel.
Pour répondre aux défis posés par l’IA, une solution proposée est le bilinguisme numérique : instaurer des enseignements où l’IA est bannie, et d’autres où elle est largement utilisée. Ce modèle, inspiré des établissements bilingues, permettrait aux apprenants et aux enseignants de développer des compétences dans les deux approches. Les cours « sans » IA fourniraient les bases cognitives et éthiques traditionnelles, tandis que les cours « avec » IA permettraient d’acquérir un savoir-faire numérique. Cette approche protégerait aussi contre les risques de panne technique, de déshumanisation ou d’irréversibilité. Enfin, elle permettrait d’évaluer plus clairement les avantages et les inconvénients de l’IA en comparant les deux méthodes.
Le bilinguisme numérique offre trois avantages principaux. Premièrement, il permet de préserver les méthodes traditionnelles tout en intégrant l’IA de manière contrôlée. Deuxièmement, il protège contre les risques liés à une dépendance totale à l’IA, comme les pannes techniques ou la déshumanisation de l’enseignement. Troisièmement, il permet d’évaluer empiriquement l’impact de l’IA en comparant les résultats des deux approches sur les mêmes populations. Cette méthode évite l’alternative du tout ou rien et permet de progresser sur les questions théoriques et pratiques liées à l’IA dans l’éducation. Elle répond aussi aux divisions parmi les enseignants, certains étant hostiles à l’IA et d’autres favorables.

