Entre trafic et tradition, les deux faces de la coca bolivienne 2/5 : Dans le Tropique de Cochabamba, la mémoire des luttes pour la légalisation de la coca toujours présente
Dès les années 1950, des familles s’installent dans cette région du centre de la Bolivie en quête d’une vie meilleure. Beaucoup cultivent la coca, en grande partie destinée au narcotrafic.
Dans les années 1950, des familles s’installent dans la région du Tropique de Cochabamba, en Bolivie centrale, pour y chercher une vie meilleure. Beaucoup se tournent vers la culture de la coca, une plante traditionnelle utilisée depuis des siècles par les populations andines, notamment pour ses usages médicinaux ou rituels. Cependant, une grande partie de cette production est détournée vers le narcotrafic, ce qui en fait une cible des politiques internationales de lutte contre les drogues. Les gouvernements boliviens successifs, soutenus par les États-Unis, mènent alors des campagnes d’éradication forcée de la coca, déclenchant des décennies de tensions avec les producteurs locaux.
Les producteurs de coca, appelés cocaleros, cultivent aussi d’autres plantes comme le riz, le manioc, les bananes ou l’ananas pour leur consommation personnelle. Cependant, la coca représente leur principale source de revenus, car elle est vendue sur les marchés locaux ou nationaux. Jusqu’en 2004, cultiver de la coca était interdit dans le Tropique de Cochabamba, ce qui maintenait les populations dans une grande pauvreté. Les plans d’éradication, souvent menés par des militaires ou des policiers, provoquaient des affrontements violents. Francisco Becerra Mamani, un producteur de 75 ans, raconte que ces conflits étaient fréquents : « Chaque mois, chaque semaine, parfois même quotidiennement, il y avait des affrontements ici, là-bas. »
Les tensions atteignent leur paroxysme entre 2000 et 2001, lorsque le gouvernement bolivien militarise toute la région du Tropique de Cochabamba pour éradiquer la coca. Ces années-là, les affrontements entre les cocaleros et les forces de l’ordre font 20 morts et des centaines de blessés. Le conflit culmine le 28 septembre 2004, lorsqu’un groupe de producteurs décide d’affronter les soldats venus détruire leurs cultures. L’affrontement fait un mort et 19 blessés. Ces violences illustrent l’intensité des luttes pour la reconnaissance du droit de cultiver la coca, perçue comme une question de survie économique.
Après les violences de 2004, le gouvernement du président Carlos Mesa accepte d’engager des négociations avec les cocaleros. Un accord est finalement signé fin 2004, autorisant les producteurs à cultiver légalement une parcelle de coca appelée cato, soit 1 600 m² par famille. Cette mesure marque un tournant, car elle reconnaît officiellement la culture de la coca pour un usage traditionnel et économique, tout en limitant les quantités produites. Cet accord améliore progressivement les conditions de vie des producteurs, notamment grâce à l’arrivée au pouvoir d’Evo Morales en 2006, lui-même ancien dirigeant des fédérations de producteurs de coca.
La mémoire des luttes pour la légalisation de la coca reste très présente dans le Tropique de Cochabamba. Un monument, par exemple, rend hommage à Juan Choque Sarmiento, un producteur de coca tué en 2004 lors d’un affrontement avec des militaires. Ces événements ont marqué l’histoire locale et ont contribué à façonner l’identité des communautés de *cocaleros*. Aujourd’hui, la coca est toujours au cœur de débats, entre sa dimension traditionnelle et son rôle dans le narcotrafic, mais son statut légal a permis une stabilisation relative des tensions dans la région.

