Comment soignait-on la gueule de bois autrefois ? Du chou aux poumons de chèvre
La purgation faisait partie des remèdes contre la gueule de bois prescrits au Moyen Âge. Tacuinum sanitatis L’ESSENTIEL Depuis l’Antiquité, l’ivresse oscille entre quête de transcendance et condamnation morale.
Depuis l’Antiquité, la consommation d’alcool est perçue de deux manières opposées : comme un moyen d’atteindre un état de transcendance spirituelle ou comme une conduite condamnable sur le plan moral. Dans la Grèce antique, les fidèles de Dionysos, dieu du vin, voyaient dans l’ivresse une forme de communion divine, illustrée par des hymnes comme l’Hymne orphique 29 adressé à ce dieu. À l’inverse, des figures comme Socrate, capable de boire sans perdre son contrôle, incarnaient une modération admirée. Les Grecs et les Romains considéraient le vin pur comme dangereux : Hérodote rapporte que le roi de Sparte Cléomène Ier serait devenu fou après en avoir bu avec des Scythes, des guerriers nomades réputés sauvages. Cette dualité entre célébration et méfiance de l’alcool traverse les siècles et les cultures.
La Bible aborde l’alcool avec une certaine ambiguïté. Dans la Genèse, Noé s’enivre après avoir planté une vigne, sans que son ivresse ne soit explicitement condamnée. Son fils Cham le découvre nu et ivre, puis en informe ses frères Sem et Japhet, qui le couvrent sans le regarder. Noé, en se réveillant, maudit la descendance de Cham pour son acte, interprété par certains chercheurs comme un inceste avec sa mère. Plus tard, dans la même œuvre, Loth s’enivre à deux reprises au point que ses filles ont des relations sexuelles avec lui, deux nuits de suite, sans que le récit ne mentionne de gueule de bois. Ces récits soulignent une tolérance relative à l’ivresse dans les textes sacrés, malgré des conséquences morales ou sociales.
Le christianisme a perpétué l’idée antique d’une consommation modérée d’alcool, tout en associant l’ivresse à un péché, celui de gourmandise. Jusqu’à la Réforme (XVIᵉ siècle), le vin occupait une place centrale dans la société européenne, notamment en tant que symbole religieux : transformé en sang du Christ lors de l’Eucharistie, il représentait aussi un marqueur de richesse. Seuls les plus aisés pouvaient s’offrir du vin pour s’enivrer, tandis que les classes populaires consommaient des boissons moins coûteuses comme la bière forte ou l’ale, souvent pointées du doigt pour leurs effets jugés antisociaux. Les tavernes étaient perçues comme des lieux de perdition, comme le décrit le poème médiéval Pierre le laboureur de William Langland (XIVᵉ siècle).
Les effets de l’ivresse étaient bien connus des auteurs médiévaux. Dans son traité A Compendious Regiment, or A Dietary of Health (XVIᵉ siècle), Andrew Boorde décrit les symptômes d’une consommation excessive d’alcool comme une perte de contrôle des sens, une disparition de l’appétit et des maux de tête intenses. Il évoque aussi le ver du malt, un terme désignant à la fois un insecte parasite du malt utilisé pour brasser la bière et, par extension, une personne buvant de manière excessive. Ces symptômes rappellent ceux de la gueule de bois actuelle, bien que les descriptions anciennes se concentrent davantage sur les conséquences immédiates de l’ivresse que sur ses effets différés.
Les remèdes contre la gueule de bois dans l’Antiquité et au Moyen Âge reposaient principalement sur la prévention. Les auteurs de l’époque recommandaient de consommer certains aliments avant de boire pour atténuer les effets de l’alcool. Parmi ces aliments figuraient les amandes, le chou, les coings cuits, l’absinthe et même les poumons de chèvre, réputés pour leurs vertus digestives. Ces conseils s’appuyaient sur des savoirs hérités de l’Antiquité, comme ceux des médecins grecs ou romains. L’objectif était de limiter les dommages avant qu’ils ne surviennent, plutôt que de chercher à les réparer après coup.
Une fois l’ivresse installée, les remèdes anciens privilégiaient des solutions simples et naturelles. Les traités diététiques médiévaux conseillaient une activité physique modérée, comme la marche, ainsi que le sommeil, pour permettre au corps de récupérer. Le vomissement n’était envisagé qu’en dernier recours, contrairement à certaines pratiques modernes. Ces méthodes visaient à atténuer les symptômes physiques sans recourir à des substances controversées. L’idée sous-jacente était que le corps, une fois reposé, pouvait se rétablir naturellement, sans besoin d’interventions externes complexes.
Aujourd’hui, la science peine encore à proposer un remède fiable contre la gueule de bois. Une étude publiée en 2023 dans la revue Addiction a évalué trois substances – l’acide tolfénamique, le pyritinol et l’extrait de clou de girofle – comme potentiellement efficaces, mais les données restent de très faible qualité. Les auteurs soulignent que ces résultats méritent des recherches supplémentaires. Paradoxalement, certains remèdes anciens comme le clou de girofle, déjà cité pour ses vertus digestives au Moyen Âge, pourraient inspirer de nouvelles pistes. Cependant, l’idée même d’un remède universel contre la gueule de bois reste contestée, car elle suppose qu’il est possible de réparer les dommages causés par une consommation excessive d’alcool.
L’écrivain britannique *Kingsley Amis*, dans son ouvrage *On Drink* (1972), propose une vision originale de la gueule de bois. Il distingue ses symptômes physiques de ses aspects *métaphysiques*, émotionnels et psychologiques. Selon lui, la gueule de bois doit être vécue pleinement pour expier le « péché » d’une indulgence excessive. Amis recommande des *lectures de gueule de bois* et une *musique de gueule de bois* pour accompagner cette expérience, suggérant que ces choix culturels peuvent aider à traverser l’épreuve. Cette approche rejoint l’idée médiévale de *mortification*, où la souffrance physique ou morale est perçue comme une forme de purification.

