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Traitement des eaux usées : « On construit une cathédrale moderne que personne ne verra »

ICI Radio-Canada · mis à jour il y a 3 j

La facture du projet de désinfection des eaux usées est passée de 200 millions $ à 1,15 milliard $..

Un projet colossal

La Ville de Montréal a lancé un vaste projet de modernisation de son usine d’épuration des eaux usées, la station Jean-R.-Marcotte, dans l’est de l’île. Ce chantier, échelonné sur 20 ans et sous quatre mandats de maires différents, vise à désinfecter les eaux usées d’ici 2030. Initialement budgétisé à 200 millions de dollars, son coût a explosé pour atteindre 1,15 milliard de dollars. Ce projet s’inscrit dans une volonté d’améliorer la qualité de l’eau du fleuve Saint-Laurent, tout en répondant à des normes environnementales de plus en plus strictes. L’usine, l’une des plus grandes au monde, traite quotidiennement l’équivalent de 426 piscines olympiques d’eaux usées par temps sec, un volume qui triple par temps de pluie.

Fonctionnement actuel

Actuellement, l’usine utilise un traitement primaire pour nettoyer les eaux usées. Ce processus commence par l’élimination des gros déchets (plus de 2,5 cm) comme les branches, les lingettes ou les condoms, à l’aide de grilles et de tamis. L’eau passe ensuite dans des bassins de décantation pour éliminer le sable, le gravier et les boues (matières fécales, papier de toilette, écume). Un produit chimique est ajouté pour séparer les boues de l’eau, qui est ensuite rejetée dans le fleuve à 4 km de la pointe de l’île. Les boues et l’écume sont déshydratées puis incinérées dans l’une des quatre cheminées de l’usine. Malgré cette purification, un panache de pollution reste mesurable jusqu’à 70 km en aval du fleuve.

Ajout de l’ozonation

En 2008, la Ville de Montréal a décidé d’ajouter une étape de désinfection par ozonation pour éliminer les virus, bactéries et résidus pharmaceutiques (comme les antidépresseurs ou les contraceptifs) présents dans les eaux usées. Cette technique consiste à diffuser de l’ozone (O₃), une molécule instable produite en excitant l’oxygène (O₂) avec de l’électricité, dans de grands ozoneurs. L’objectif est de protéger les écosystèmes aquatiques, comme les moules et les poissons, dont la féminisation et l’affaiblissement du système immunitaire sont observés en aval. La mise en service partielle est prévue pour fin 2028, et complète pour 2030. Le coût de cette étape s’élève à 111 millions de dollars pour les ozoneurs et leurs destructeurs, des dispositifs conçus pour éviter que l’ozone ne s’échappe dans l’atmosphère.

Défis techniques majeurs

La réalisation de ce projet a rencontré de nombreux obstacles. D’abord, l’usine de Montréal, l’une des plus vastes au monde, a nécessité une conception complexe, modélisée en 3D pour intégrer des kilomètres de câbles et de tuyaux. Ensuite, la production d’ozone exige une énorme quantité d’électricité, ce qui a conduit la Ville à construire son propre poste de transformation électrique de 47,5 mégawatts, suffisant pour alimenter 19 000 maisons. Par ailleurs, Montréal a dû construire une usine de fabrication d’oxygène sur place (122 millions de dollars) pour éviter de dépendre d’un oligopole et réduire les livraisons de camions. Enfin, la pandémie de COVID-19 et une enquête du Bureau de l’inspecteur général ont ralenti le projet, qui a dû être scindé en lots pour attirer plus d’entrepreneurs.

Retards et coûts supplémentaires

Le projet initial, prévu pour 2013, a accumulé 15 ans de retard en raison de complications techniques, hydrauliques et administratives. Par exemple, il a fallu revoir les calculs pour garantir la sécurité du procédé, même en cas de variations brutales des niveaux d’eau dans l’usine. Le consortium initialement intéressé a jugé les risques trop élevés et a abandonné, forçant la Ville à renégocier les appels d’offres. Ces retards ont aussi fait exploser les coûts, passant de 200 millions à 1,15 milliard de dollars. Aujourd’hui, d’autres besoins sont apparus, comme le remplacement des quatre incinérateurs de boues, dont les émissions de gaz à effet de serre équivalent à celles de 20 000 voitures. Leur modernisation coûtera 1,18 milliard de dollars, avec une fin des travaux prévue en 2033.

Normes fédérales et solutions

De nouvelles normes fédérales imposent à Montréal d’ajouter un traitement secondaire avant l’ozonation. Ce traitement vise à réduire l’azote, le phosphore et les matières organiques dissoutes, ce qui doublerait la taille de l’usine et coûterait 2,3 milliards de dollars. Les études préliminaires ont été réalisées, mais le projet n’est pas encore intégré au plan d’investissements 2026-2035. Sylvain Ouellet, élu municipal, suggère que des bassins de rétention pourraient être une solution plus efficace pour éviter les rejets directs dans le fleuve lors de fortes pluies et limiter les refoulements d’égouts chez les citoyens. Une alternative comme la méthanisation des boues, qui permettrait de récupérer le méthane comme source d’énergie renouvelable, est aussi évoquée.

Ce que ça pourrait changer

Malgré l’ampleur et l’importance environnementale du projet, Sylvain Ouellet déplore que ces infrastructures restent méconnues du grand public. Il compare l’usine d’épuration à une *cathédrale moderne*, une construction colossale et technologiquement avancée, mais invisible car dédiée à un sujet tabou : le traitement des eaux usées. Ce projet, bien que crucial pour la santé du fleuve Saint-Laurent et des écosystèmes en aval, ne bénéficie pas de la même visibilité que d’autres réalisations urbaines. Pourtant, ses retombées sont multiples : amélioration de la qualité de l’eau potable pour les municipalités riveraines, protection de la biodiversité et réduction de la pollution du fleuve.

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