En crise, l’industrie automobile européenne se tourne vers la guerre
Restructurations, licenciements, usines qui ferment : l’industrie automobile européenne vacille et se reconvertit dans l’armement. Elle choisit les profits pour ses actionnaires, la crise technologique et la guerre, alors que la prospérité et la paix sont possibles ..
L’industrie automobile européenne traverse une crise profonde en 2025-2026, marquée par des restructurations massives, des licenciements et des fermetures d’usines. Par exemple, le groupe Volkswagen prévoit jusqu’à 100 000 suppressions de postes dans le monde et la fermeture de quatre usines en Allemagne d’ici 2030, alors qu’il avait déjà annoncé 35 000 emplois supprimés en 2023. Cette crise touche aussi d’autres géants comme Stellantis, Renault, Mercedes et BMW, dont l’action a chuté de plus de 11 % en juin 2026. Le secteur automobile allemand, qui employait 725 000 salariés en 2025, a perdu près de 50 000 emplois depuis 2024, un niveau historiquement bas depuis 14 ans. Les fournisseurs automobiles européens, moins visibles mais essentiels, ont annoncé 104 000 suppressions d’emplois en deux ans (54 000 en 2024 et 50 000 en 2025), selon l’association CLEPA.
Malgré la crise, les actionnaires des grands constructeurs automobiles européens ont continué à percevoir des dividendes records. Par exemple, Volkswagen a distribué 11 milliards d’euros de dividendes en 2023 et prévoit encore 2,6 milliards en 2025, après avoir versé 3,2 milliards en 2024. Audi, filiale de Volkswagen, a réalisé des profits opérationnels de 7,6 milliards d’euros en 2022 et 6,3 milliards en 2023. Stellantis a enregistré des bénéfices nets de 13,4 milliards d’euros en 2021, 16,8 milliards en 2022 et 18,6 milliards en 2023, avec 7,7 milliards reversés aux actionnaires sous forme de dividendes et de rachats d’actions en 2023. Ces chiffres montrent que la crise n’affecte pas les actionnaires, mais se répercute sur les salariés et les sous-traitants.
L’industrie automobile européenne reposait sur trois piliers : le moteur thermique, les SUV haut de gamme et le marché chinois. Le moteur thermique, complexe et coûteux en entretien, assurait des revenus récurrents grâce aux pièces détachées et aux réparations. Cependant, la voiture électrique, plus simple et moins gourmande en entretien, menace ce modèle. Les constructeurs européens, comme Volkswagen et BMW, ont freiné cette transition pour préserver leurs profits, perdant ainsi leur avance technologique face à la Chine, qui domine désormais 60 % du marché mondial des voitures électriques. En 2025, 55 % des nouvelles voitures vendues en Chine étaient électriques, contre seulement 15 % pour les constructeurs européens et nord-américains.
La Chine était le principal débouché de l’industrie automobile allemande, avec 270 000 véhicules exportés en 2021. En 2025, ce chiffre s’est effondré à 98 313 unités, soit une baisse de plus de 60 %. Les constructeurs allemands produisaient aussi massivement sur place : en 2021, une voiture sur trois vendue par ces groupes dans le monde l’était en Chine, avec 4,3 millions d’unités produites localement. Cependant, leur part de marché en Chine est passée de 24 % en 2020 à 15 % en 2024, en raison de leur retard technologique dans l’électrique, les batteries et les logiciels. Ce marché, autrefois moteur de rentabilité, devient un symbole de leur déclin.
Face à la crise, l’industrie automobile européenne tente de prolonger la durée de vie du moteur thermique en adoptant une stratégie de neutralité technologique. Cela signifie qu’elle cherche à assouplir les objectifs européens de réduction des émissions de CO₂ pour 2030 et 2035, en incluant les hybrides rechargeables, l’hydrogène ou les e-fuels (carburants synthétiques). En décembre 2025, la Commission européenne a accepté un compromis : les constructeurs devront réduire leurs émissions de 90 % d’ici 2035, les 10 % restants pouvant être compensés par des solutions comme l’acier bas-carbone ou les biocarburants. Cette approche disperse les investissements et retarde la transition vers l’électrique, alors que la Chine accélère.
Une partie de l’industrie automobile européenne se tourne désormais vers la production militaire pour compenser ses difficultés. Plusieurs constructeurs, dont Volkswagen, envisagent de reconvertir leurs usines pour fabriquer des véhicules blindés, des drones ou des composants pour l’industrie de défense. Cette stratégie, bien que présentée comme une solution, soulève des questions sur son efficacité à long terme. Elle illustre une fuite en avant : plutôt que d’investir dans l’innovation électrique ou écologique, l’industrie mise sur un secteur en pleine expansion, mais dont les débouchés dépendent des conflits géopolitiques. Cette militarisation s’ajoute à la crise structurelle du secteur, sans résoudre ses problèmes fondamentaux.

