Marwan Mohammed, sociologue : "Bourdieu c'est l'anti-cuculogie : ne pas embellir la vie sociale mais lui donner un sens"
Le sociologue Marwan Mohammed vient nous parler de "La Misère du monde" de Pierre Bourdieu..
Pierre Bourdieu, sociologue français reconnu, est présenté dans cet article comme une figure majeure de la pensée critique. Son approche se distingue par son refus de l’idéalisation de la vie sociale. Contrairement à une vision cucul (familière pour désigner ce qui embellit la réalité sans fondement), Bourdieu propose une analyse rigoureuse des mécanismes de domination et des inégalités dans la société. Marwan Mohammed, sociologue et chercheur au CNRS, résume cette posture en affirmant que Bourdieu offre des outils pour donner un sens à la vie sociale, sans la travestir. Cette méthode s’appuie sur des enquêtes de terrain approfondies, comme celles menées pour l’ouvrage collectif La Misère du monde (1993), qui rassemble des témoignages de personnes marginalisées en France. L’objectif n’est pas de peindre un tableau flatteur, mais de révéler les structures invisibles qui organisent les rapports sociaux.
La Misère du monde est un ouvrage collectif dirigé par Bourdieu et publié en 1993 aux éditions du Seuil. Ce livre rassemble des entretiens avec des individus issus de milieux défavorisés, dont les récits illustrent les difficultés sociales, économiques et symboliques qu’ils rencontrent. L’ouvrage s’attache à montrer comment les inégalités ne se limitent pas à des aspects matériels, mais s’enracinent aussi dans des rapports de pouvoir et des normes culturelles. Par exemple, un chapitre analyse comment les médias contribuent à façonner une vision déformée de la réalité sociale, en privilégiant certains récits au détriment d’autres. L’édition originale compte 944 pages, et une version rééditée en 2015 aux éditions Points Essais permet d’y accéder plus facilement. Marwan Mohammed souligne que cet ouvrage reste une référence pour comprendre les mécanismes de la précarité en France.
Marwan Mohammed, sociologue et chargé de recherche au CNRS, est présenté comme un héritier intellectuel de Bourdieu. Dans son propre travail, il explore des thèmes comme l’échec scolaire et la mobilité sociale, comme en témoigne son livre C’était pas gagné! : De l’échec scolaire au CNRS, histoire d’une remontada (2026). Son approche s’inscrit dans la continuité de Bourdieu, en cherchant à décrypter les obstacles qui entravent l’ascension sociale, notamment pour les individus issus de milieux modestes. Mohammed insiste sur l’importance de ne pas idéaliser les parcours de réussite, mais d’en analyser les conditions réelles. Il cite Bourdieu comme une source d’inspiration pour aborder ces questions sans complaisance, en évitant les discours simplistes ou moralisateurs sur la société.
L’anti-cuculogie est un néologisme forgé par Marwan Mohammed pour décrire la méthode de Bourdieu. Le terme cucul (familier pour désigner quelque chose de naïf ou de trop beau) renvoie à une tendance à embellir la réalité sociale, par exemple en présentant les inégalités comme des exceptions ou en minimisant leurs causes structurelles. Bourdieu, au contraire, propose une analyse anti-cucul, c’est-à-dire lucide et sans fard. Cette approche consiste à révéler les mécanismes de domination, comme le capital culturel (les savoirs, les codes et les pratiques valorisés par les classes dominantes) ou les habitus (les dispositions intériorisées qui guident les comportements). L’objectif est de permettre aux individus de comprendre les contraintes qui pèsent sur leurs choix, sans tomber dans le piège d’une vision édulcorée de la société.
Marwan Mohammed explique que les travaux de Bourdieu conservent une actualité frappante, notamment face aux crises sociales et économiques contemporaines. Par exemple, l’analyse des médias dans *La Misère du monde* permet de comprendre comment les discours dominants façonnent les perceptions de la pauvreté ou de l’immigration. De même, la notion de *capital culturel* éclaire les inégalités dans l’accès à l’éducation ou à la culture. Mohammed souligne que Bourdieu offre des clés pour décrypter des phénomènes comme la montée des populismes ou la précarisation du travail, en évitant les explications simplistes. Son œuvre invite à une réflexion critique sur les rapports de pouvoir, sans céder à la tentation de la nostalgie ou du fatalisme. En somme, Bourdieu reste un outil précieux pour analyser un monde social complexe et souvent injuste.

