Santé mondiale : Le multilatéralisme est en crise, mais peut-on vraiment s’en passer ?
L’ESSENTIEL En réponse à la crise du multilatéralisme, il est tentant de privilégier des accords de coopération restreints, tels que des coalitions de pays ou des accords régionaux. En santé, certaines fonctions nécessitent une participation universelle pour être efficaces ou légitimes, tandis que d’autres peuvent être organisées à l’échelle régionale ou par des coalitions plus restreintes.
Le multilatéralisme désigne une coopération entre plusieurs pays pour résoudre des problèmes communs, souvent via des institutions internationales comme l’ONU. Depuis la Seconde Guerre mondiale, ce système a permis de coordonner des actions à l’échelle mondiale, mais il traverse aujourd’hui une crise profonde. Les rivalités entre grandes puissances, comme les États-Unis, la Chine ou la Russie, paralysent les décisions dans des organisations comme l’ONU ou l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Ces institutions, créées il y a des décennies, peinent à s’adapter aux rapports de force actuels. Leur lenteur et leur manque d’efficacité sont régulièrement critiqués, notamment parce que les États membres privilégient leurs intérêts nationaux au détriment de solutions collectives. Par exemple, le G7 (réunissant 7 pays industrialisés) et le G20 (19 pays + l’Union européenne et l’Union africaine) illustrent une tendance à privilégier des forums restreints plutôt que des négociations universelles.
Face à l’inefficacité des institutions universelles, des formes de coopération plus restreintes, appelées minilatéralisme, se multiplient. Ces coalitions de pays partageant des intérêts communs (comme le G7 ou le G20) permettent de prendre des décisions plus rapidement et d’expérimenter des solutions sans attendre un consensus mondial. Par exemple, un groupe de pays pourrait s’engager à réduire leurs émissions de CO₂ plus vite que prévu dans les accords climatiques, en imposant des pénalités commerciales aux pays qui refusent de les rejoindre. Le minilatéralisme offre ainsi une agilité que le multilatéralisme universel ne peut pas toujours garantir. Cependant, cette approche soulève des questions de légitimité : qui décide ? Au nom de qui ? Et quelles sont les conséquences pour les pays exclus ?
Les biens publics mondiaux sont des ressources ou des services dont tout le monde bénéficie et dont l’accès ne peut être refusé à personne. Ils se divisent en trois catégories selon leur mode de coordination. D’abord, certains biens nécessitent une participation universelle pour être efficaces, comme le contrôle du trafic aérien mondial : tous les pays doivent appliquer les mêmes règles pour que le système fonctionne. Ensuite, d’autres biens, comme la lutte contre le changement climatique, voient leurs effets s’additionner : chaque réduction d’émissions contribue à l’effort global. Enfin, certains biens dépendent du maillon le plus faible : leur protection dépend de la contribution du pays le moins capable d’agir. Par exemple, la surveillance des maladies infectieuses repose sur la capacité de chaque État à détecter et signaler rapidement une épidémie. Si un seul pays échoue, tous sont menacés.
Dans le domaine de la santé mondiale, l’universalité n’est pas un choix politique, mais une nécessité pour garantir l’efficacité. La surveillance des maladies infectieuses est un bien public de type « maillon le plus faible » : une défaillance dans un pays (comme un manque de détection ou de transparence) peut déclencher une crise sanitaire mondiale. Par exemple, le virus Ebola en 2014 ou la pandémie de COVID-19 en 2020 ont montré que les épidémies ne connaissent pas de frontières. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) joue un rôle clé en organisant la surveillance internationale et en élaborant des normes communes. Le Règlement sanitaire international (RSI), un traité contraignant pour les États membres, impose à chaque pays de développer des capacités de détection et de notification des épidémies. Sans cette coopération universelle, aucun pays ne peut se protéger efficacement.
Le retrait des États-Unis de l’OMS sous l’administration Trump (2017-2021) a servi de test pour évaluer les conséquences d’un affaiblissement des institutions multilatérales. Cette décision s’inscrit dans une tendance plus large à privilégier les accords bilatéraux et les relations directes entre États, au détriment des mécanismes inclusifs. Le risque est une fragmentation croissante des normes sanitaires et des systèmes de surveillance, rendant la coordination internationale plus difficile. Une étude récente souligne que ce retrait pourrait nuire aux États-Unis eux-mêmes, car aucune puissance ne peut durablement se protéger seule d’une pandémie. Par exemple, un pays qui refuserait de partager des données sur une épidémie mettrait en danger tous les autres, y compris les plus puissants.
Plutôt que de choisir entre multilatéralisme universel et minilatéralisme, l’article propose de les articuler en fonction des enjeux. Certaines fonctions, comme la surveillance des épidémies ou l’élaboration de normes communes, nécessitent une participation universelle et doivent être renforcées. D’autres, comme les achats groupés de médicaments, peuvent être organisés à une échelle régionale ou par des coalitions volontaires. La réforme du multilatéralisme passe aussi par une meilleure intégration des États moins influents et des acteurs non étatiques (collectivités locales, universités, entreprises, fondations). Pour la France et l’Union européenne, cette approche est stratégique : dans un monde où les rapports de force dominent, le multilatéralisme permet de peser davantage que par la seule puissance militaire ou économique.
Dans un contexte où les États-Unis se désengagent partiellement des institutions internationales, l’Union européenne et la France ont une opportunité de jouer un rôle de leadership pour préserver un ordre international fondé sur des règles. Une analyse récente estime que l’UE pourrait fédérer une coalition de pays partageant cet objectif, malgré ses limites politiques, budgétaires et militaires. Par exemple, l’Europe pourrait renforcer les mécanismes universels de l’OMS tout en développant des initiatives régionales ou thématiques. Pour la France, défendre le multilatéralisme n’est pas un idéal abstrait, mais un choix stratégique pour maintenir son influence dans un monde de plus en plus fragmenté. L’enjeu est de montrer que la coopération internationale reste plus efficace que les rapports de force pour résoudre les crises globales.

