“Dans le ventre de Dakar” : le marché Kermel tente de résister à la désertion des clients
Réputé pour son architecture coloniale française et sa structure circulaire plantée au cœur de la ville, le marché Kermel est l’un des plus emblématiques de la capitale sénégalaise. Mais avec l’évolution des modes de consommation de la classe moyenne, il est de plus en plus déserté au profit des livraisons de courses et des supermarchés, regrette le quotidien local “Le Soleil”..
Le marché Kermel, situé au cœur de Dakar (Sénégal), est un lieu emblématique de la capitale sénégalaise. Construit au début du XXe siècle sous l'administration coloniale française, il se distingue par son architecture circulaire en forme de pagode, coiffée d'un dôme pointu. Ce marché était autrefois réputé pour son ambiance animée et sa clientèle variée, incluant des cadres administratifs, des expatriés, des commerçants étrangers et des grossistes. Il était considéré comme le ventre haut de gamme de la ville, offrant des produits de qualité rare, difficiles à trouver ailleurs à Dakar. Le marché était également un lieu de sociabilité, où les clients venaient négocier les prix, discuter et apprécier la fraîcheur des produits. Aujourd'hui, il attire moins de clients en raison de l'évolution des modes de consommation.
Depuis quelques années, le marché Kermel subit une baisse significative de fréquentation. Cette désertion s'explique principalement par l'essor des nouvelles technologies et des services de livraison à domicile. Les clients, notamment les plus aisés ou pressés, préfèrent désormais passer leurs commandes à distance via des applications mobiles ou des plateformes de livraison. Les livreurs à moto, surnommés les jeunes garçons rapides, sillonnent la ville pour livrer les courses directement aux domiciles ou bureaux, sans que les clients ne se déplacent. Selon Fatou Ndiaye, une commerçante du marché, cette pratique a réduit la fréquentation à presque rien en milieu de journée. Les clients ne viennent plus négocier les prix, toucher les produits ou échanger avec les vendeurs, ce qui affaiblit le lien social et l'économie locale.
Le marché Kermel fait face à une concurrence accrue de la part des supermarchés et des supérettes modernes, qui se sont multipliés ces dernières années dans le quartier du Plateau et ses alentours. Ces enseignes, souvent climatisées et dotées de parkings souterrains, attirent une clientèle aisée et les expatriés grâce à leurs horaires étendus et leurs rayons standardisés. Les produits y sont emballés sous plastique et étiquetés avec des codes-barres, offrant une alternative pratique et aseptisée aux achats traditionnels. Cette concurrence a capté une part importante de la bourgeoisie dakaroise, autrefois fidèle au marché Kermel. Les commerçants du marché soulignent que les clients ne viennent plus dénicher l’exceptionnel, car les produits rares sont désormais disponibles partout.
Un autre défi pour le marché Kermel vient des livreurs indépendants, qui ne se contentent plus de livrer les commandes des clients. Ces livreurs ont développé leur propre réseau d'approvisionnement en achetant directement auprès des maraîchers, à des prix de gros bien inférieurs à ceux pratiqués au marché. Ils proposent ensuite ces produits aux clients à des tarifs cassés, sans payer de loyer ni de taxes municipales. Cette pratique, qui contourne les règles traditionnelles du commerce, fragilise encore davantage les commerçants établis à Kermel. Oumy Gueye, une vendeuse, compare le marché à un décor de cinéma déserté par ses acteurs, soulignant la perte du lien social et de l'authenticité qui caractérisaient autrefois l'endroit.
Le déclin du marché Kermel est également lié à la disparition progressive de certaines clientèles historiques. Par exemple, le départ des forces armées françaises stationnées au Sénégal a privé les commerçants d'une source majeure de revenus. Ces militaires et leurs familles, dotés d'un pouvoir d'achat élevé, achetaient régulièrement des produits de qualité, comme des coupes de viande premium. Leur départ a laissé un vide économique difficile à combler. De plus, l'offre de produits rares, autrefois exclusive à Kermel, s'est banalisée et se trouve désormais dans tous les marchés de quartier. Ibou, un vendeur de volaille, résume cette situation en expliquant que l’exceptionnel s’est standardisé, ce qui a réduit l'attractivité unique du marché.
Malgré la désertion générale, quelques clients restent attachés au marché Kermel pour des raisons culturelles et pratiques. Amy, une bourgeoise intellectuelle dakaroise, vient chaque semaine depuis plus de trente ans pour acheter ses légumes frais. Pour elle, choisir ses produits en personne est une *façon militante* de soutenir les commerçants et de préserver l'identité culturelle du marché. Elle explique que toucher les légumes, sentir les poissons et discuter avec les vendeurs font partie intégrante de l'expérience culinaire sénégalaise, notamment pour préparer des plats traditionnels comme le *ceebu jën* (ou thiéboudiène). Ces clients fidèles représentent le dernier lien entre le marché et son passé glorieux, mais leur nombre diminue, mettant en péril la survie même de Kermel.

