Des forêts et des hommes : Indonésie : un archipel en feu
Les incendies auxquels est en proie l'archipel indonésien depuis le début de l'année 2026 ont déjà détruit plus de 200 000 hectares de forêt tropicale. Ces feux de forêts, en partie dus à la déforestation et à la culture du brûlis, sont amplifiés cette année par le phénomène climatique "El Niño"..
Depuis le début de l’année 2026, l’Indonésie fait face à des incendies d’une ampleur exceptionnelle, avec plus de 200 000 hectares de forêt tropicale détruits. Près de la moitié de ces surfaces ont brûlé en juillet 2026 seulement. Ces feux, bien que récurrents dans l’archipel, sont cette année aggravés par le phénomène climatique El Niño. Ce dernier se caractérise par un réchauffement anormal des eaux du Pacifique, qui perturbe les courants atmosphériques et entraîne des sécheresses prolongées en Asie du Sud-Est. Les zones les plus touchées sont les îles de Sumatra et de Bornéo, ainsi que la Papouasie occidentale. Les fumées toxiques générées par ces incendies menacent non seulement les écosystèmes, mais aussi la santé des populations locales et des habitants des grandes villes de la région.
L’exploitation de la forêt indonésienne est devenue un pilier de l’économie du pays depuis les années 1960. Initialement centrée sur l’exploitation du bois, elle s’est diversifiée avec l’industrie de la pâte à papier et, surtout, la production d’huile de palme. Cette dernière, très rentable, a conduit à une surexploitation massive des espaces forestiers. Le gouvernement indonésien a soutenu ce développement en accordant des permis d’exploitation à de grands groupes industriels, locaux et étrangers. Les populations locales, souvent expropriées, ont vu leurs terres transformées en plantations ou en zones industrielles. Cette politique a favorisé l’appauvrissement des forêts et leur fragilisation face aux incendies.
Deux pratiques aggravent particulièrement la situation des incendies en Indonésie. La première est la culture sur brûlis, une technique agricole qui consiste à brûler des parcelles de forêt pour accélérer leur fertilisation. Bien que cette méthode soit utilisée depuis des siècles par les petits planteurs, elle devient incontrôlable à grande échelle, surtout dans les zones de tourbières. Ces sols, riches en carbone, brûlent lentement et libèrent d’énormes quantités de fumée toxique. Les grandes zones de tourbières en Indonésie, couvrant des millions d’hectares, sont particulièrement propices à la propagation des feux. Les pompiers et les habitants des régions touchées sont débordés par l’ampleur des incendies, qui s’étendent sur des territoires archipéliques difficiles à surveiller.
Le président indonésien Prabowo Subianto a récemment qualifié les responsables des incendies de « terroristes écologiques » et promis une lutte sans merci contre eux. Cependant, cette déclaration entre en contradiction avec les politiques économiques du pays, qui reposent en grande partie sur l’exploitation forestière et la production d’huile de palme. L’État indonésien, historiquement proche des élites économiques du secteur, a longtemps facilité l’installation de grands groupes industriels au détriment des populations locales. Cette situation crée un équilibre précaire entre la nécessité de protéger l’environnement et les impératifs économiques, rendant difficile une réponse efficace aux crises environnementales comme les incendies de 2026.
Au-delà des flammes, ce sont les fumées toxiques des incendies qui posent un danger majeur pour la santé publique en Indonésie et dans toute l’Asie du Sud-Est. Ces panaches de particules fines et de gaz polluants s’étendent sur des centaines de kilomètres et persistent pendant des semaines, voire des mois. Les populations rurales, directement exposées, souffrent de problèmes respiratoires, tandis que les habitants des grandes villes comme Jakarta voient leur qualité de vie fortement dégradée. Les écoles et les activités économiques sont parfois suspendues en raison de la pollution atmosphérique. David Gaveau, chercheur en écologie des paysages, souligne que ces fumées aggravent les inégalités sociales, touchant davantage les communautés les plus vulnérables.
Plusieurs acteurs jouent un rôle central dans la crise des incendies en Indonésie. Frédéric Durand, géographe spécialiste du Timor-Leste, Romain Pirard, consultant en déforestation tropicale, et David Gaveau, chercheur en écologie, analysent les mécanismes de cette catastrophe. Les grands groupes industriels, comme ceux de l’huile de palme, sont pointés du doigt pour leur responsabilité dans la déforestation. Les petits planteurs, pratiquant la culture sur brûlis, sont également mis en cause, bien que leur impact soit moins important à l’échelle nationale. Enfin, le gouvernement indonésien, sous la présidence de Prabowo Subianto, est tiraillé entre les pressions internationales pour protéger l’environnement et les intérêts économiques nationaux, ce qui complique la mise en place de solutions durables.

