Les plans des économistes pour sauver l’école française
Les chercheurs multiplient les publications proposant des diagnostics et remèdes fondés sur la science pour améliorer les performances de l'école en France. Tour d'horizon de leurs points d'accord et de désaccord..
L’école française traverse une période difficile, marquée par des tensions sociales dans les lycées, des résultats médiocres aux tests Pisa (évaluations internationales des compétences des élèves de 15 ans) et un épuisement des enseignants. Ces problèmes illustrent un système éducatif en difficulté. Face à cette situation, des économistes proposent des diagnostics et des solutions basées sur des analyses économiques. Leur approche considère l’éducation non comme une dépense, mais comme un investissement : des moyens financiers aujourd’hui pourraient générer des bénéfices futurs pour la société, comme des salaires plus élevés (donc plus d’impôts) et une réduction des dépenses sociales (santé, minima sociaux). Par exemple, Julien Grenet et Camille Landais, économistes au Conseil d’analyse économique (CAE), ont souligné en 2025 que l’éducation est l’un des usages les plus efficaces des finances publiques.
La France dépense globalement 5,4 % de son PIB (Produit Intérieur Brut) pour l’éducation, un chiffre supérieur à la moyenne de l’OCDE (5 %). Cependant, cette comparaison est trompeuse car elle ne tient pas compte du nombre d’élèves. En réalité, la France investit moins par élève que ses voisins : 20 % de moins au primaire, 18 % au collège et 15 % à l’université. Par exemple, un élève français du primaire reçoit en moyenne 8 000 € par an, contre 10 000 € dans les pays comparables. Cette différence s’explique par une natalité plus élevée en France, ce qui augmente le nombre total d’élèves. Une note de l’Institut des politiques publiques (IPP) a aussi révélé que les dépenses sont surévaluées de 10 % à cause d’une comptabilité incluant des cotisations retraite artificiellement élevées pour les enseignants.
La baisse de la natalité en France représente une chance pour réformer l’école. D’ici 2034, le nombre d’élèves diminuera de 1,7 million dans le primaire et le secondaire (-15,2 % pour le premier degré, -13,2 % pour le second degré). Cette réduction des effectifs pourrait dégager des marges budgétaires pour améliorer le système éducatif. Les économistes Elise Huillery et Romane Paris, du Public Finance Lab, estiment que ces économies pourraient financer des mesures ciblées, comme la formation des enseignants ou le tutorat, plutôt que de simplement réduire les dépenses. Cette opportunité s’ajoute à des réformes structurelles pour rendre l’école plus efficace.
La formation continue des enseignants en France est insuffisante : seulement 3,5 jours par an en moyenne au collège, contre 8 jours dans l’OCDE. De plus, ces formations sont souvent théoriques et peu adaptées aux besoins concrets des classes. Elise Huillery et Romane Paris proposent d’augmenter de 35 heures annuelles cette formation, en la recentrant sur des méthodes pédagogiques efficaces, notamment pour l’apprentissage de la lecture et des mathématiques. Julien Grenet et Camille Landais, du CAE, suggèrent aussi des formats plus pratiques et durables. L’objectif est d’améliorer les compétences des enseignants, ce qui pourrait avoir un impact direct sur les résultats des élèves.
Les élèves français souffrent de déficits en confiance en soi, coopération et bien-être, des compétences essentielles pour apprendre. Ces problèmes, rarement évoqués, ont un impact négatif sur les apprentissages. Julien Grenet et Camille Landais proposent des interventions ciblées (activités ou ateliers spécifiques) pour améliorer ces compétences, avec des effets positifs sur les résultats scolaires pour un coût modeste. Elise Huillery et Romane Paris insistent aussi sur l’importance de ces compétences sociocomportementales, qui pourraient être renforcées par des formations adaptées pour les enseignants et des activités en classe.
Le tutorat (soutien scolaire individuel ou en petits groupes) est l’une des mesures les plus efficaces pour aider les élèves en difficulté. Julien Grenet et Camille Landais le recommandent vivement, notamment dans un système éducatif français où les parcours scolaires sont rigides et où les élèves doivent s’adapter au système. Elise Huillery et Romane Paris proposent quatre séances de tutorat d’une heure par groupe de trois élèves, attribuées selon l’IPS (Indice de Position Sociale) de l’établissement. Ces séances seraient assurées par des étudiants, avec un coût total estimé à 830 millions d’euros. Une autre proposition, plus limitée au primaire, est avancée par Clio Dintilhac, Guillaume Houzel et Xavier Jaravel dans leur plan d’action pour rattraper le retard français.
La réduction de la taille des classes est la mesure phare recommandée par les économistes, car ses bénéfices sont prouvés et les classes françaises sont parmi les plus chargées d’Europe. Elise Huillery et Romane Paris proposent de maintenir le nombre actuel d’enseignants pour réduire la taille des classes sans coût supplémentaire, en visant les moyennes européennes. Julien Grenet et Camille Landais suggèrent de concentrer l’effort sur le primaire, où les effets sont mieux documentés. Une note de l’IPP propose même 12 élèves par classe dans les zones prioritaires (éducation prioritaire), avec des tailles variables selon les départements (de 17,3 à 22 élèves). Cette mesure vise à améliorer les apprentissages et à changer les pratiques pédagogiques, notamment au lycée où les classes dépassent souvent 30 élèves.
Pour financer ces réformes, Elise Huillery et Romane Paris estiment qu’un investissement supplémentaire de 11,8 milliards d’euros est nécessaire. Elles proposent de créer un impôt sur les grandes successions (héritages supérieurs à 1 million d’euros), une idée soutenue par la Fondation Jean-Jaurès fin 2024. Cet impôt, dont les recettes seraient fléchées vers l’éducation, permettrait de financer les mesures proposées tout en améliorant son acceptabilité auprès du public. Les économistes soulignent que l’éducation est un investissement populaire et facilement identifiable, ce qui pourrait faciliter son adoption politique.
Les économistes ne s’accordent pas sur toutes les solutions. Par exemple, Elise Huillery défend l’idée que la réduction de la taille des classes a un effet positif même au collège et au lycée, contrairement à Julien Grenet et Camille Landais qui se concentrent sur le primaire. Cette divergence s’explique par des différences d’horizon budgétaire : certains proposent des réformes à coût constant, tandis que d’autres, comme Huillery et Paris, préconisent un investissement supplémentaire. Ces débats reflètent aussi des incertitudes scientifiques, comme le montre une étude de 2006 de Mathieu Valdenaire et Thomas Piketty, qui avait évalué l’impact de la taille des classes en France il y a vingt ans.

