Dérèglements commémoratifs
Au parc Typhoon Lagoon (Disney) en Floride, vous dérivez sur une rivière enchantée au milieu de canots éventrés par un ouragan : avec ce type d'industrie du divertissement, c’est le grand frisson plutôt que le deuil – et nous nous amusons à ne rien apprendre. Aujourd’hui les catastrophes qui placent au cœur de l’actualité des lieux ordinaires, comme Pomas et sa tornade cet été, nécessitent d’autres dispositifs de mémoire climatique.
Le 24 août 2026, une tornade a frappé la commune de Pomas, dans l’Aude (sud de la France), endommageant plus de 300 habitations et blessant environ 40 personnes. Cet événement, bien que spectaculaire et dramatique, n’est pas exceptionnel : la France enregistre chaque année entre 20 et 50 tornades, dont la plupart sont de faible intensité et passent inaperçues dans les médias. La tornade de Pomas illustre ainsi l’entrée des lieux ordinaires dans une nouvelle chronologie climatique et environnementale, où les catastrophes naturelles deviennent plus fréquentes et intenses. Ces phénomènes, autrefois rares, sont désormais des marqueurs d’un dérèglement climatique en cours, même s’ils restent souvent sous-estimés dans le débat public.
Les catastrophes comme la tornade de Pomas soulèvent la question de la mémoire climatique : comment commémorer des événements qui, bien que destructeurs, ne laissent pas de traces durables dans la mémoire collective ? Contrairement aux catastrophes majeures comme Tchernobyl, ces événements ordinaires disparaissent rapidement de l’actualité politique et médiatique. Pourtant, ils transforment durablement les territoires et les vies des habitants. L’auteure souligne la nécessité de créer de nouveaux dispositifs de mémoire pour ces événements, afin de mieux les intégrer dans la conscience collective et de préparer les sociétés à affronter les dérèglements climatiques à venir.
Aux États-Unis, en Floride, des parcs à thème comme Typhoon Lagoon (Disney) ou The Three Hurricanes transforment les dérèglements climatiques en attractions touristiques. Par exemple, Typhoon Lagoon propose une rivière enchantée où les visiteurs dérivent au milieu de canots éventrés par un ouragan simulé, tandis que Blizzard Beach offre une plage tropicale recouverte de grêlons ou de neige fondue. Ces parcs utilisent le dérèglement climatique comme argument de divertissement, réduisant des phénomènes naturels graves à de simples sensations fortes. Cette approche, qualifiée de dérèglement commémoratif, transforme la mémoire des catastrophes en un produit de consommation, où l’apprentissage et la réflexion cèdent la place au divertissement.
L’auteure, Christine Cadot, politiste et professeure à l’Université Paris 8, critique la marchandisation de la mémoire climatique par le capitalisme. Elle montre comment les parcs à thème comme ceux de Disney ou le Futuroscope en France exploitent les dérèglements climatiques pour attirer les touristes, sans offrir de réflexion sur leurs causes ou leurs conséquences. Ce phénomène illustre une tendance plus large où les catastrophes naturelles deviennent des opportunités économiques, au détriment d’une prise de conscience collective. Cadot interroge ainsi la responsabilité des industries du divertissement et des politiques publiques dans la gestion de ces enjeux environnementaux.
Face à cette logique de divertissement, l’auteure plaide pour l’émergence de nouveaux dispositifs de mémoire climatique, adaptés aux catastrophes ordinaires. Elle cite l’exemple de projets ukrainiens comme *Discovery Guide*, qui associent artistes et communautés locales pour créer des guides de voyage alternatifs, mêlant mémoire et résilience. Ces initiatives montrent qu’il est possible de commémorer les catastrophes de manière constructive, en impliquant les habitants et en évitant la folklorisation des événements. Elles offrent une alternative aux parcs à thème, en recentrant la mémoire climatique sur l’humain et l’écologie plutôt que sur le profit.

