Peut-on encore faire une histoire commune ?
Entre mémoire coloniale, identité nationale et fractures du débat public, peut-on encore construire un récit commun ? Les historiens Pascal Blanchard et Jean-Yves Mollier croisent leurs regards sur les enjeux de transmission de l’histoire aujourd’hui..
L'article aborde une question centrale : est-il encore possible de construire un récit historique partagé en France, alors que les débats sur des sujets comme la colonisation, l'identité nationale ou la laïcité deviennent de plus en plus polarisés ? Ce thème est exploré dans une émission de France Culture intitulée Questions du soir : le débat, diffusée le 9 octobre 2026. L'émission interroge la possibilité de transmettre une histoire commune dans un contexte où les fractures mémorielles et les tensions identitaires semblent s'accentuer. Les invités, Pascal Blanchard et Jean-Yves Mollier, deux historiens spécialisés, apportent leur éclairage sur ces enjeux.
Les débats publics en France se sont durcis autour de thèmes comme la collaboration pendant la Seconde Guerre mondiale, l'identité nationale, la laïcité, l'immigration ou encore le passé colonial du pays. Ces sujets, autrefois abordés de manière plus consensuelle, sont aujourd'hui au cœur de polémiques et de divisions profondes. Par exemple, la question de la mémoire coloniale, évoquée par Pascal Blanchard, coauteur de l'ouvrage Décolonisations 1925-2026 : des chemins vers l'indépendance aux conflits de mémoire, illustre cette polarisation. Ces tensions remettent en cause la capacité à construire un récit historique unifié, partagé par l'ensemble de la société.
Deux historiens interviennent dans ce débat pour apporter leur expertise. Pascal Blanchard, chercheur associé à l'Université de Lausanne, est un spécialiste reconnu de l'histoire coloniale. Il a coécrit l'ouvrage Décolonisations 1925-2026, qui analyse les conflits de mémoire liés à la décolonisation. Jean-Yves Mollier, professeur d'histoire contemporaine à l'université Paris-Saclay Versailles-Saint-Quentin, est quant à lui un spécialiste de l'histoire du livre et de l'édition. Il a notamment publié Panama, un canal pour mémoire, un ouvrage qui explore les enjeux mémoriels liés à la construction du canal de Panama. Leur rôle est d'éclairer les mécanismes historiques et les tensions actuelles pour aider à comprendre si une histoire commune est encore possible.
La question de la nécessité d'une histoire commune est au cœur du débat. Les deux historiens s'interrogent : est-il encore utile, voire possible, de transmettre un récit historique partagé à une époque où les identités individuelles et collectives semblent se fragmenter ? Pascal Blanchard souligne que les conflits de mémoire, comme ceux liés à la colonisation, rendent cette transmission plus complexe. Jean-Yves Mollier, quant à lui, met en lumière les défis liés à la construction d'une mémoire collective, notamment à travers des exemples comme le canal de Panama, qui illustre les enjeux géopolitiques et mémoriels des grands projets historiques.
La transmission de l'histoire est un enjeu majeur dans le débat public français. Les fractures mémorielles, comme celles liées à la colonisation ou à la collaboration, rendent difficile la construction d'un récit commun. Les historiens soulignent que ces tensions sont exacerbées par des interprétations divergentes des événements historiques, souvent instrumentalisées dans le débat politique. Par exemple, la question de la mémoire coloniale est un sujet sensible, où les positions peuvent varier considérablement selon les sensibilités politiques ou idéologiques. Cela pose la question de la neutralité et de l'objectivité de l'histoire, ainsi que de sa capacité à rassembler plutôt qu'à diviser.
Jean-Yves Mollier prend l'exemple du canal de Panama pour illustrer les enjeux de la transmission historique. Construit entre 1904 et 1914, ce projet a mobilisé des milliers d'ouvriers, dont de nombreux Espagnols, et a eu des répercussions géopolitiques majeures. L'historien montre comment ce chantier, souvent présenté comme un symbole de progrès, est aussi porteur de mémoires conflictuelles, notamment en raison des conditions de travail difficiles et des inégalités sociales qui l'ont accompagné. Cet exemple illustre comment un même événement historique peut être interprété de manière très différente selon les perspectives, ce qui complique la construction d'une histoire commune.

