Derrière le succès du terme de « pervers narcissique », une psychologisation des rapports sociaux
Dans le film *l’Amour et les Forêts* (Valérie Donzelli, 2023), Melvil Poupaud incarne un personnage souvent estampillé « pervers narcissique » par le public. Rectangle Porductions/France 2 Cinéma/Les films de Françoise Pourquoi une catégorie absente des classifications psychiatriques officielles est-elle devenue omniprésente dans les médias et les conversations du quotidien ? Le succès du « pervers narcissique » éclaire moins une réalité clinique qu’une nouvelle manière de nommer les conflits, les souffrances et les formes ordinaires de domination.
Le terme pervers narcissique trouve ses racines dans les travaux du psychiatre et psychanalyste français Paul-Claude Racamier, qui a proposé au fin des années 1970 le concept de perversion narcissique. Ce terme a été popularisé en 1998 par la psychiatre Marie-France Hirigoyen dans son ouvrage Le Harcèlement moral, la violence perverse au quotidien. À l'origine, cette catégorie était utilisée pour décrire des agresseurs ou criminels violents, comme Guy Georges ou Michel Fourniret, présentés comme manipulateurs et dépourvus d'empathie. Cependant, il est important de noter que le pervers narcissique n'apparaît dans aucune classification psychiatrique officielle, ni dans le DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) ni dans la CIM (Classification internationale des maladies) de l'OMS. Ces manuels sont les références internationales pour les diagnostics psychiatriques, ce qui signifie que le terme relève davantage d'un usage social que clinique.
L'usage du terme pervers narcissique a connu trois grandes phases d'expansion depuis les années 2000. Dans les années 2000, il était principalement associé à des contextes criminels, servant à qualifier des agresseurs violents. À partir de 2008, son usage s'est élargi à des situations quotidiennes, comme les relations de couple, familiales ou professionnelles, devenant un outil pour interpréter des violences diffuses. Enfin, à partir de 2012, le terme a connu une explosion médiatique, avec en moyenne 13,6 articles par an dédiés à cette notion, contre seulement 2 articles par an auparavant. Cette phase a vu le terme se diffuser dans des magazines féminins, la presse people, des vidéos, des témoignages en ligne, des articles de développement personnel et même des fictions. Des figures politiques comme Donald Trump ou Emmanuel Macron ont également été qualifiées de pervers narcissiques à différentes périodes.
Le pervers narcissique fonctionne comme une formule sociale, c'est-à-dire une expression immédiatement reconnaissable qui condense des problèmes relationnels complexes. Il permet de nommer des expériences perçues comme injustes ou toxiques, comme le gaslighting (une technique de manipulation où une personne remet en cause la perception de la réalité d'une autre, souvent pour la déstabiliser) ou la culpabilisation. Dans le monde professionnel, il peut désigner un supérieur hiérarchique manipulateur qui humilie ses subordonnés ou s'approprie le travail des autres. Dans les médias, des films et séries, des personnages charismatiques ou dominants sont souvent qualifiés de pervers narcissiques. Ce terme agit comme un raccourci narratif, offrant une grille d'interprétation simple pour des situations relationnelles souvent floues ou difficiles à décrire.
La figure du pervers narcissique s'appuie sur trois motifs symboliques forts, récurrents dans les discours médiatiques et culturels. Le premier est le marionnettiste, qui manipule les émotions et orchestre les relations à son avantage. Le second est le masque, où la personne exerce une domination psychologique dans l'intimité tout en cachant sa véritable nature derrière une apparence séduisante ou respectable. Le troisième est le vampire, qui « vide » les autres de leur énergie, de leur confiance ou de leur estime de soi. Ces images, déjà présentes dans la culture populaire, facilitent l'appropriation du terme et permettent de raconter des expériences relationnelles complexes à travers des histoires prêtes à l'emploi. Elles ne reflètent pas nécessairement la réalité psychologique des personnes ainsi qualifiées, mais éclairent la manière dont la figure se construit médiatiquement.
Le pervers narcissique peut être considéré comme un symptôme culturel, révélant un besoin de nommer des expériences relationnelles difficiles et une demande de récits explicatifs simples. Dans un contexte social marqué par une forte valorisation du bien-être psychologique, cette figure offre une grille d'interprétation synthétique de rapports humains complexes et dégradés. Les tensions conjugales, professionnelles ou politiques sont reformulées dans un vocabulaire psychologique devenu accessible au plus grand nombre. Ce phénomène illustre une psychologisation des rapports sociaux, où des situations auparavant interprétées en termes sociaux, hiérarchiques ou politiques sont désormais traduites dans le registre émotionnel et relationnel. Par exemple, un conflit au travail devient l'effet d'un manager « toxique », et une rupture amoureuse est relue à travers la manipulation psychologique.
La popularité du terme *pervers narcissique* tient à sa plasticité et à sa polyvalence. Il peut désigner un conjoint violent, un supérieur hiérarchique abusif, une célébrité controversée ou un dirigeant politique autoritaire. Cette souplesse favorise sa circulation dans des espaces médiatiques variés, des témoignages intimes aux débats télévisés, en passant par les réseaux sociaux et les contenus de développement personnel. Le terme devient ainsi une catégorie populaire, à la fois morale et explicative : il sert non seulement à comprendre une situation, mais aussi à condamner symboliquement certains comportements. Cette fonction morale permet de dénoncer diverses formes d'abus de pouvoir vécus ou perçus comme tels, tout en simplifiant parfois à l'excès des réalités sociales structurelles complexes.

