Derrière le succès du terme de « pervers narcissique », une psychologisation des rapports sociaux
L’ascension fulgurante du terme « pervers narcissique » dans les discours médiatiques et sociaux révèle moins une réalité psychiatrique qu’une transformation des grilles de lecture des conflits quotidiens. Cette formule sociale, absente des classifications officielles, cristallise une tendance à psychologiser les rapports de domination, offrant un récit simplifié mais puissant pour interpréter des expériences relationnelles complexes, souvent perçues comme injustes ou toxiques.
Pourquoi le terme « pervers narcissique » s’est-il imposé dans les médias et les conversations ordinaires alors qu’il n’apparaît dans aucune classification psychiatrique officielle ?
Son succès tient à sa fonction de formule sociale : une expression immédiatement reconnaissable qui condense des problèmes relationnels et permet de les raconter de manière accessible. Cette plasticité lui permet de circuler entre des contextes variés — des affaires criminelles aux tensions professionnelles ou politiques — en s’appuyant sur des motifs symboliques forts (le marionnettiste, le masque, le vampire) déjà ancrés dans l’imaginaire collectif, facilitant ainsi son appropriation massive.
Quelles sont les trois phases majeures de l’extension de cette notion depuis les années 2000 ?
D’abord cantonnée aux faits divers criminels (années 2000), la notion s’est ensuite banalisée à partir de 2008 pour décrire des violences diffuses dans la vie quotidienne (couple, famille, travail). Enfin, à partir de 2012, elle a connu une explosion médiatique, avec une moyenne de 13,6 articles par an contre 2 auparavant, s’étendant aux magazines, réseaux sociaux, fictions et même à la sphère politique.
En quoi cette figure reflète-t-elle une tendance plus large de psychologisation des rapports sociaux ?
Le « pervers narcissique » participe d’un déplacement des grilles d’analyse : des conflits autrefois interprétés en termes structurels (hiérarchiques, politiques ou sociaux) sont désormais relus à travers le prisme des comportements individuels et des dynamiques émotionnelles. Cette psychologisation permet de donner un sens à des expériences de domination perçues, mais elle risque aussi de dépolitiser des rapports de pouvoir complexes en les réduisant à des traits de personnalité.
Ce que ça pourrait changer
Cette diffusion massive pourrait renforcer une lecture individualisante des conflits, où les responsabilités collectives ou systémiques s’effacent au profit d’une focalisation sur des figures pathologisées. Elle interroge aussi la frontière entre dénonciation légitime et stigmatisation, notamment lorsque le terme est utilisé comme un raccourci moral plutôt que comme un outil d’analyse nuancé. Enfin, elle souligne l’importance de distinguer entre usage médiatique et réalité clinique, pour éviter une confusion préjudiciable à la compréhension des dynamiques relationnelles.

