«Être prêtre et gai»: la trajectoire discrète des prêtres catholiques homosexuels au Québec
Le sociologue Loïc Bizeul jette un éclairage sur un pan méconnu de l’histoire religieuse et LGBTQ+ du Québec..
Pour la première fois, un ouvrage sociologique explore le parcours des prêtres catholiques homosexuels au Québec. Réalisé par le sociologue français Loïc Bizeul, Être prêtre et gai s’appuie sur des entretiens avec une vingtaine de prêtres, anciens prêtres et séminaristes. Publié en 2026, ce livre est adapté de sa thèse de doctorat soutenue à l’Université de Sherbrooke. L’étude met en lumière une réalité longtemps ignorée, celle de ces hommes qui concilient leur foi catholique et leur orientation sexuelle dans un contexte où l’Église condamne l’homosexualité. Le chercheur souligne que ces trajectoires révèlent une tension entre les normes religieuses et les aspirations personnelles, ainsi qu’un tabou persistant au sein des communautés LGBTQ+ envers la religion. L’enquête révèle que la majorité des participants ont accepté de témoigner grâce à la confiance établie avec l’auteur, lui-même homosexuel, ce qui a facilité leur prise de parole malgré les risques encourus.
Plusieurs prêtres homosexuels québécois ont vu dans la prêtrise une solution pour échapper aux normes sociales de leur époque. Dans les années 1960, l’homosexualité était encore criminalisée au Canada et largement taboue. Pour certains, le sacerdoce est devenu une manière de transformer leur différence en quelque chose de socialement acceptable. L’abbé Lionel, l’un des participants à l’étude, explique que la prêtrise lui a permis de donner un sens positif à son orientation sexuelle aux yeux de la société. Le sociologue Loïc Bizeul note que cette vocation a aussi servi de refuge à des hommes qui ne se sentaient pas capables de mener une vie hétérosexuelle traditionnelle ou qui cherchaient à éviter les attentes liées au mariage. Cette période coïncide avec la Révolution tranquille au Québec, une époque de profondes transformations sociales où la laïcisation de l’État a réduit l’influence de l’Église, créant un décalage entre les valeurs religieuses et celles de la société.
Les prêtres homosexuels interrogés par Loïc Bizeul ont développé des stratégies complexes pour cacher leur orientation sexuelle au sein de l’Église et de leur entourage. Certains ont vécu leur sexualité dans la clandestinité, tandis que d’autres surveillaient leur langage, leur gestuelle ou leur apparence pour correspondre aux attentes de masculinité imposées par leur milieu. Ces parcours ont souvent été marqués par des sentiments de honte, une homophobie intériorisée et, dans certains cas, des idées suicidaires. Malgré ces difficultés, quelques-uns estiment que leur homosexualité les a rendus plus empathiques envers les paroissiens. Parallèlement, l’émergence des lieux de socialisation gaie à Montréal à partir des années 1960, comme les bars, saunas ou cinémas, a offert un espace pour explorer leur sexualité. Cependant, plusieurs ont continué à dissimuler leur identité de prêtre dans ces milieux pour éviter le jugement ou les risques liés à leur statut.
La Révolution tranquille a accentué le décalage entre les prêtres homosexuels et la société québécoise en mutation. Alors que l’État se laïcisait et que les droits des minorités sexuelles gagnaient en visibilité, ces prêtres se sont retrouvés exclus des mouvements de revendications LGBTQ+. Loïc Bizeul explique que certains se sentaient « complètement en dehors du jeu », car ils ne pouvaient pas s’identifier pleinement aux luttes pour les droits homosexuels tout en restant liés à une institution qui les condamnait. Cette période a aussi vu l’émergence de lieux de rencontre pour les prêtres homosexuels, comme l’Association gaie anonyme pour prêtres, fondée en 1993 au Québec. Cette association leur a offert un espace confidentiel pour échanger, bien que ses revendications, notamment sur le mariage gai, aient généré des tensions internes.
La grande majorité des prêtres homosexuels rencontrés par Loïc Bizeul ont choisi de vivre leur identité dans la discrétion, par crainte des sanctions de l’Église ou d’un préjudice à leur réputation. Seule une minorité a adopté une posture plus militante, souvent au prix de sanctions ou d’un abandon de leur vocation. Certains ont quitté le sacerdoce pour vivre ouvertement leur sexualité ou s’engager dans une relation conjugale. Le sociologue souligne que cette discrétion est une norme imposée dès le début de leur carrière, reflétant les attentes de l’Église envers ses membres. Il compare cette situation avec des associations similaires à l’étranger, comme *David et Jonathan* en France ou *DignityUSA* aux États-Unis, qui militent activement pour une meilleure inclusion des personnes homosexuelles dans l’Église catholique. Au Québec, l’absence d’influence de l’Église dans le débat public pourrait expliquer en partie ce faible degré de militantisme.

