«Je n'ai pas le temps pour une relation»: le quotidien épuisant des mères seules face au handicap
[Épisode 2/2 ] Pour Yasmina, être la mère d'une enfant handicapée ne se résume pas aux soins et aux rendez-vous médicaux. Il faut aussi continuer à élever ses deux autres filles, gérer les difficultés économiques et trouver une place pour soi.
Yasmina, mère célibataire, vit à Créteil avec ses trois filles : Zahra (6 ans), Amel (5 ans, lourdement handicapée) et Alya (en bas âge). Leur quotidien est rythmé par les besoins spécifiques d’Amel, qui ne parle pas encore clairement, et les tensions entre les sœurs. Zahra, l’aînée, a longtemps ressenti de la jalousie envers sa sœur handicapée, ne comprenant pas pourquoi sa mère passait plus de temps avec elle. Aujourd’hui, les relations se sont apaisées : Zahra aide même à la maison quand sa mère a le dos tourné. Yasmina tente de préserver un équilibre en accordant du temps individuel à chacune de ses filles, comme des sorties shopping ou au cinéma avec Zahra, tandis que les sorties avec Amel et Alya se limitent souvent au parc. Ce contexte illustre les défis des familles monoparentales avec un enfant handicapé, où l’attention doit être constamment partagée entre les besoins de chacun.
Avant ses trois filles, Yasmina a eu un fils, Ismaël, issu d’une précédente union. À 15 ans, elle rencontre son père, se marie à 19 ans et tombe enceinte. Le 16 novembre 2008, Ismaël naît avec une hydrocéphalie, une accumulation anormale de liquide dans le cerveau. Les médecins pensaient que cela se résorberait seul, mais une varicelle a aggravé son état, le plongeant dans un polyhandicap. Le père, incapable d’assumer cette situation, quitte la famille et demande le divorce après cinq ans de procédure, sans jamais assister aux audiences. Pendant des années, Yasmina a élevé Ismaël avec l’aide de sa mère et de sa sœur aînée, en évitant de refaire sa vie par crainte que le handicap ne repousse les hommes. Ismaël, condamné par les médecins à ne vivre que six ans, a finalement vécu quatorze ans, grâce à un environnement familial stimulant et des sorties régulières (comme à Honfleur).
Le handicap d’un enfant a des conséquences économiques lourdes pour les mères célibataires. Yasmina, diplômée en comptabilité et sécurité, a dû quitter son emploi d’agent de sécurité au Louvre, puis un poste à temps partiel dans une boîte de production, en raison de la charge imposée par Ismaël, puis Amel. Aujourd’hui, avec trois filles à charge, elle ne travaille plus, une situation qui reflète une réalité statistique : selon la DREES, seules 54 % des mères d’enfants handicapés travaillent, contre 74 % pour les autres mères. Pour une famille monoparentale comme la sienne, le risque de pauvreté atteint 42 %. Yasmina survit grâce à un ensemble d’aides sociales : le RSA, l’AEEH (Allocation d’éducation de l’enfant handicapé), et d’autres dispositifs. Pour obtenir ces aides, elle doit régulièrement remplir des formulaires détaillant les incapacités de sa fille, un processus administratif lourd et intrusif. Le manque de temps et d’énergie l’empêche aussi de penser à elle-même, y compris dans sa vie sentimentale.
Yasmina a mis de côté sa vie personnelle, y compris ses besoins physiques et psychologiques, pour se consacrer entièrement à ses enfants. Elle a reçu un bon cadeau pour un massage avec spa et hammam, mais n’a jamais eu le temps de l’utiliser. Cet oubli de soi s’étend à sa vie amoureuse : elle voit un homme depuis plusieurs mois, mais peine à lui accorder une place dans son quotidien. Elle déclare : « Je n’ai pas le temps pour une relation », et considère son divorce comme un échec. Caroline Bonnet, psychologue au Centre d’accueil familial spécialisé (CAFS) de Saint-Maurice, explique ce mécanisme par un détournement de la « pulsion de vie » : ces mères sacrifient leur propre bien-être pour celui de leur enfant, au point de s’épuiser totalement. Elles minimisent souvent leur souffrance, la jugeant insignifiante comparée à celle de leur enfant. Cette abnégation, bien que source de force, mène fréquemment à un épuisement physique et mental.
Malgré les difficultés, Yasmina et ses filles connaissent des moments de répit et des avancées concrètes. Amel, cinq ans, est scolarisée en moyenne section avec l’aide d’une AESH (Accompagnant d’élève en situation de handicap), une personne formée pour l’aider en classe. Alya, plus jeune, devrait bientôt intégrer une toute petite section, ce qui pourrait offrir un peu de répit à Yasmina. En décembre 2025, Yasmina a reçu une réponse positive du SESSAD (Service d’Éducation Spéciale et de Soins à Domicile) de Champigny, un service qui accompagne les familles avec un enfant en situation de handicap. Dès qu’une place se libère, Amel pourra bénéficier d’un suivi complet (médecins, kinésithérapeute, psychologue, etc.) en complément de l’école. À plus long terme, Yasmina espère une intégration en classe ULIS (Unité localisée pour l’inclusion scolaire) pour le CP. Elle reste prudente, mais savoure ces lueurs d’espoir. Le soir, une fois ses filles couchées, elle trouve enfin un moment de calme, écoutant de la musique ou regardant la télévision, prolongeant ses heures de solitude jusqu’à tard dans la nuit.
Yasmina s’accroche à un proverbe arabe qui résume sa philosophie : *« Celui qui est réduit n’en est pas moins. »* Ce proverbe illustre sa résilience et sa détermination à offrir à ses filles, malgré les épreuves, une vie aussi épanouie que possible. Son histoire met en lumière les défis invisibles des mères célibataires élevant un enfant handicapé : la charge mentale, l’épuisement, la précarité économique et l’isolement social. Pourtant, malgré tout, elle continue de se battre, jour après jour, pour ses filles et pour leur avenir. Son parcours rappelle aussi l’importance du soutien des proches, comme sa mère et sa sœur décédée, et des structures comme le SESSAD, qui allègent partiellement le fardeau quotidien.

