Épidémies et société 1/5 : La peste, une histoire de puces
Deux espèces de puces sont les principales responsables de la transmission de la peste. On a cru d'abord à la contamination par des miasmes, le contact, voire le regard ! L'historienne spécialiste de la peste Jacqueline Brossollet raconte ce récit passionnant au micro de Francesca Isidori en 1993..
La peste est principalement transmise par deux espèces de puces : Xenopsylla cheopis et Nosopsyllus fasciatus. Ces insectes microscopiques, souvent associés aux rongeurs comme les rats, jouent un rôle central dans la propagation de la maladie. Historiquement, ces puces ont été responsables de millions de morts à travers le monde, notamment lors d'épidémies majeures comme la peste justinienne en 541. Pendant des siècles, les sociétés humaines ont ignoré ce mécanisme de transmission, attribuant souvent la propagation de la peste à des causes mystérieuses comme les miasmes (des émanations toxiques supposées) ou même à des croyances populaires comme le regard maléfique. Ce n'est qu'avec les progrès de la science que le rôle des puces a été identifié.
Le processus de transmission de la peste repose sur un cycle impliquant les puces et les rongeurs, avant de toucher l'homme. Lorsqu'une puce (Xenopsylla cheopis ou Nosopsyllus fasciatus) pique un rongeur infecté par la bactérie Yersinia pestis, responsable de la peste, elle ingère le bacille. En cinq jours, ce bacille forme un biofilm dans le tube digestif de la puce, bloquant sa valve proventriculaire. Cette obstruction empêche l'insecte de se nourrir normalement. Affamée, la puce pique à répétition le rongeur, régurgitant du sang infecté mêlé au bacille à chaque fois. Le sang du rongeur se contamine alors, et la puce transmet ensuite la bactérie à un nouvel hôte, qu'il s'agisse d'un autre rongeur ou d'un humain. La puce finit par mourir de faim, mais le cycle continue. Ce mécanisme, invisible pour les médecins médiévaux ou antiques, explique pourquoi la peste se propageait si rapidement et avec une telle mortalité.
La peste noire, qui a frappé l'Europe au milieu du XIVe siècle, a causé la mort de 30 à 60 % de la population européenne, soit entre 25 et 50 millions de personnes. À cette époque, les contemporains ignoraient totalement le rôle des puces et des rats dans la transmission de la maladie. Les médecins et les autorités attribuaient la peste à des causes surnaturelles ou environnementales, comme les miasmes (des vapeurs putrides supposées porter la maladie) ou la colère divine. Cette méconnaissance a conduit à des mesures inefficaces, voire contre-productives, comme des quarantaines mal appliquées ou des persécutions de minorités accusées d'empoisonner les puits. L'historienne Jacqueline Brossollet, spécialiste de la peste, souligne dans cette émission que la compréhension du rôle des puces a été un tournant dans l'histoire de la médecine et de la lutte contre les épidémies.
Jacqueline Brossollet, historienne spécialiste de la peste et des maladies infectieuses, raconte dans cette émission de 1993 comment la compréhension de la transmission de la peste a évolué au fil des siècles. Elle explique que les scientifiques ont mis des décennies à identifier les puces comme vecteurs principaux de la maladie, après avoir longtemps cru à des théories erronées. Brossollet décrit ce processus comme une enquête scientifique où chaque découverte a permis de mieux comprendre l'épidémie. Elle rappelle que la peste a frappé l'Europe et le monde à plusieurs reprises, notamment lors de la peste justinienne (541) et de la peste noire (XIVe siècle), avant de réapparaître sporadiquement jusqu'au XIXe siècle. Son récit met en lumière l'importance de la recherche historique pour éclairer les crises sanitaires passées et actuelles.
La peste a profondément marqué les sociétés humaines, bien au-delà de son impact sanitaire. Elle a provoqué des bouleversements économiques, sociaux et culturels majeurs. Par exemple, la peste noire a entraîné une pénurie de main-d'œuvre en Europe, ce qui a affaibli le système féodal et favorisé l'émergence de nouvelles structures économiques. Les épidémies ont aussi nourri des peurs collectives, des mouvements religieux extrêmes et des persécutions, comme celle des Juifs accusés d'avoir propagé la maladie. Enfin, la peste a inspiré des œuvres littéraires, artistiques et philosophiques, reflétant l'angoisse et la fascination qu'elle a suscitées. Cette émission s'inscrit dans une série de cinq épisodes intitulée *Épidémies et société*, explorant comment les maladies infectieuses ont façonné l'histoire des civilisations.

