Non, « L’Odyssée » de Christopher Nolan ne trahit pas l'oeuvre d’Homère
L'Odyssée se prête aux interprétations et aux captations par d'autres auteurs depuis sa création. Allociné Depuis la sortie de la bande-annonce du prochain film de Christopher Nolan, une même rengaine circule : le péplum trahirait Homère.
Les études de réception en littérature montrent que chaque époque réinterprète les classiques plutôt que de les trahir. Selon les chercheurs Charles Martindale et Richard F. Thomas, dans leur ouvrage Classics and the Uses of Reception (2006), une œuvre comme L’Odyssée d’Homère ne se fige pas dans une version unique : chaque adaptation, chaque relecture, participe à son évolution et à sa survie à travers les siècles. Ainsi, considérer que le film de Christopher Nolan « trahit » Homère revient à ignorer que les œuvres antiques ont toujours été retravaillées par leurs héritiers, de Rome à la Renaissance. Cette approche permet de comprendre que la fidélité à un texte ne se mesure pas à sa conformité littérale, mais à sa capacité à inspirer de nouvelles créations tout en conservant son essence.
Les hellénistes désignent par « problèmes homériques » les incertitudes entourant l’auteur et la composition de L’Iliade et L’Odyssée. Ces textes, fixés par écrit au VIe siècle avant notre ère sous l’autorité du tyran athénien Pisistrate, mélangent des strates historiques et culturelles disparates. Par exemple, ils évoquent une société de rois mycéniens (vers 1600-1100 av. J.-C.), mais intègrent des pratiques funéraires et des objets datant de l’époque géométrique (vers 900-700 av. J.-C.), bien postérieurs à la guerre de Troie (vers 1200 av. J.-C.). Ces incohérences ne sont pas des erreurs, mais la preuve d’un texte composite, retravaillé sur des siècles. Chercher une « fidélité historique » absolue dans une adaptation moderne revient donc à méconnaître la nature même de ces poèmes, qui sont des constructions narratives bien plus que des documents historiques.
Dans L’Odyssée, Ulysse est surnommé polytropos, c’est-à-dire « l’homme aux mille tours ». Ce terme souligne sa capacité à se déguiser, à mentir et à inventer des récits pour survivre. Certains épisodes merveilleux, comme sa rencontre avec le Cyclope ou Circé, pourraient même être des reconstructions de sa part, des récits déformés par la fatigue et le traumatisme de la guerre. Cette instabilité de la mémoire et ce jeu sur l’identité rappellent directement les thèmes chers à Christopher Nolan, notamment dans Inception (2010) et Interstellar (2014), où la frontière entre réalité et fiction est constamment brouillée. Ainsi, l’adaptation de Nolan ne trahit pas Homère : elle s’inscrit dans une continuité thématique et structurelle, en exploitant la complexité narrative du poème original.
L’armure d’Agamemnon, décrite dans L’Iliade (chant XI), est un exemple frappant de la dimension poétique et symbolique des objets dans l’épopée homérique. Composée de bronze, d’argent et d’or, ornée de motifs de dragons et de Gorgones, cette armure n’a rien de réaliste : elle est conçue pour impressionner et signifier la puissance du guerrier, bien plus que pour documenter un équipement militaire. Dans la bande-annonce du film de Nolan, le casque d’Ulysse évoque celui d’un justicier masqué, ce qui a suscité des critiques. Pourtant, cette ressemblance n’est pas une erreur de costumier, mais une référence délibérée à l’iconographie moderne, tout comme les aèdes antiques utilisaient des motifs et formules préexistants. Le reproche adressé à Nolan révèle une méconnaissance de la nature même de l’épopée homérique, où le spectacle prime sur le réalisme.
Certains critiques reprochent à Nolan d’utiliser des familiarités comme le mot « papa » pour désigner Ulysse dans la bouche du prétendant Antinoos, alors qu’Homère utilise un dialecte spécifique. Pourtant, la poésie homérique était destinée à un large public et intégrait des expressions courantes, y compris des termes familiers. Par exemple, Nausicaa appelle son père « papa chéri » (pappa phile) dans L’Odyssée. Ainsi, l’usage de « papa » par Nolan n’est pas une trahison, mais une adaptation moderne d’une pratique déjà présente dans le texte original. Le film partage avec Homère une ambition similaire : toucher un public contemporain en mêlant grandeur épique et accessibilité linguistique.
La polémique autour du casting de l’actrice Lupita Nyong’o dans le rôle d’Hélène révèle une projection anachronique de la catégorie de « race » sur l’Antiquité. La pensée grecque ne classait pas les humains en fonction de la couleur de peau, mais selon des critères culturels et politiques, opposant les Grecs (Hellènes) aux « barbares » (barbaroi). L’image d’une Antiquité « blanche » est une construction tardive, notamment issue du néoclassicisme du XVIIIe et XIXe siècles. Les marbres antiques, souvent perçus comme blancs, étaient en réalité peints, et la Méditerranée antique était un espace de circulations intenses entre la Grèce, l’Égypte et le Levant. Ainsi, le choix de Nolan ne trahit pas l’Antiquité : il reflète une réalité historique bien plus diverse que ne le suggère le fantasme d’une Antiquité pure et homogène.
Le terme « appropriation », souvent utilisé pour critiquer le casting ou la réinterprétation de Nolan, suppose qu’un mythe possède une propriété originelle et intouchable. Pourtant, l’histoire de la littérature démontre que les mythes sont des constructions dynamiques, constamment réinventées. Dès l’Antiquité, Rome a « capturé » la Grèce en s’appropriant ses récits, comme le montre Virgile dans L’Énéide (Ier siècle av. J.-C.), où Énée, héros troyen, fonde Rome. Au XVIe siècle, Pierre de Ronsard a fait de même avec La Franciade (1572), imaginant une origine troyenne pour la monarchie française. Ainsi, Nolan s’inscrit dans une tradition millénaire où chaque culture réclame et réinterprète les mythes grecs, sans qu’il n’y ait de « vol » possible dans ce processus de transmission et de transformation.
Les critiques adressées à Nolan reposent souvent sur un fantasme : celui d’une Antiquité pure, stable et propriétaire d’elle-même, exempte de toute influence ou réinterprétation. Pourtant, la philologie et l’histoire de la réception des œuvres montrent que cette vision est erronée. Depuis l’Antiquité romaine, chaque génération a adapté les mythes grecs à son contexte, que ce soit par des choix esthétiques, culturels ou politiques. Voir *L’Odyssée* de Nolan, ce n’est donc pas vérifier s’il a « recopié » Homère, mais comprendre ce qu’il conserve, transforme ou réinvente. Cette approche permet de saisir comment une œuvre ancienne continue de vivre à travers les siècles, en s’enrichissant de nouvelles significations, tout comme le font les générations successives depuis plus de 2 500 ans.

