À Patamban, au Mexique, les femmes céramistes tentent de résister au crime organisé et à l’agriculture intensive
La montée des exactions de groupes criminels et l’expansion de monocultures intensives d’avocats et de fraises menacent la production artisanale de poterie à Patamban, un village de montagne de l’État du Michoacán, dans l’ouest du Mexique..
Patamban est un village de montagne situé dans l’État du Michoacán, à l’ouest du Mexique. Depuis des générations, ses habitantes, comme María Mateo, perpétuent un savoir-faire ancestral : la fabrication de poteries traditionnelles, notamment des cántaros, des cruches bombées en argile. María Mateo a commencé à travailler l’argile à l’âge de 7 ans, en aidant sa grand-mère. Pour elle, cet artisanat est bien plus qu’un métier : c’est une activité apaisante, qui lui permet d’oublier ses soucis lorsqu’elle façonne la terre. Après la mort de son mari en 1993, la poterie est devenue une source de revenus essentielle pour élever ses trois filles. À l’époque, Patamban était encore un village isolé, dépendant d’un puits pour l’eau et relié à la ville la plus proche par une route difficile. Aujourd’hui, ce mode de vie traditionnel est menacé par des changements économiques et sociaux majeurs.
Depuis 2010, le Michoacán, où se trouve Patamban, est l’un des États mexicains les plus touchés par la violence liée au crime organisé. Les groupes criminels, souvent impliqués dans le trafic de drogue ou l’extorsion, étendent leur emprise sur les communautés locales. Ces organisations perturbent la vie quotidienne des habitants, notamment en imposant des taxes illégales ou en intimidant les petits producteurs. Les artisanes de Patamban, comme María Mateo, subissent indirectement ces pressions : certaines doivent payer des « droits de passage » pour vendre leurs poteries sur les marchés, tandis que d’autres voient leurs ateliers vandalisés. La présence du crime organisé aggrave l’insécurité et décourage les investissements dans les activités traditionnelles, comme la céramique.
Depuis 2010, les paysages autour de Patamban ont radicalement changé avec l’arrivée massive de monocultures intensives, principalement d’avocats et de fraises. Ces cultures, destinées à l’exportation vers les États-Unis et l’Europe, sont gourmandes en eau et en engrais chimiques. Les champs d’avocatiers, souvent contrôlés par de grands propriétaires terriens ou des entreprises agroalimentaires, ont remplacé les forêts et les terres agricoles traditionnelles. Depuis 2019, les fraisiers se sont également implantés, accentuant la pression sur les ressources locales. Ces monocultures transforment l’écosystème : les sols s’appauvrissent, les nappes phréatiques se raréfient, et la biodiversité diminue. Pour les artisanes, cette transformation a des conséquences directes : l’argile devient plus difficile à extraire, et les coûts de production augmentent.
L’agriculture intensive et le crime organisé menacent directement la survie de l’artisanat céramique à Patamban. Les monocultures privent les artisanes d’un accès facile à l’argile de qualité, car les terres sont désormais utilisées pour cultiver des avocats ou des fraises. De plus, la pollution des sols et de l’eau, due aux pesticides et aux engrais chimiques, rend la terre moins propice à la poterie. Parallèlement, le crime organisé impose des taxes informelles sur les ventes, réduisant les marges bénéficiaires des céramistes. María Mateo, comme d’autres femmes du village, voit son activité se fragiliser. Pourtant, la poterie reste pour elle une bouée de sauvetage : elle permet à sa famille de subsister, malgré les difficultés. Deux ans plus tôt, elle avait encouragé sa fille à se tourner vers cet artisanat, mais les conditions avaient déjà changé.
Face à ces défis, les femmes céramistes de Patamban tentent de s’organiser pour préserver leur savoir-faire. Certaines se regroupent en coopératives pour mutualiser les coûts et accéder à des marchés plus larges, comme les foires artisanales ou les plateformes en ligne. D’autres misent sur la qualité et l’authenticité de leurs pièces pour se différencier des produits industriels. María Mateo, par exemple, continue de transmettre son savoir à ses filles, malgré les obstacles. Cependant, ces initiatives restent fragiles : le manque de soutien institutionnel, la concurrence des produits bon marché et la pression du crime organisé limitent leur impact. Malgré tout, l’artisanat céramique reste un symbole de résilience pour les habitantes de Patamban, qui y voient un moyen de préserver leur identité culturelle face à la mondialisation et à la violence.

