La contre-révolution culturelle est un échec
Pourquoi le projet populiste se confronte à un paradoxe anthropologique insurmontable L’article La contre-révolution culturelle est un échec est apparu en premier sur Le Grand Continent..
Les discours populistes actuels reposent sur une défense de l’identité d’un peuple, présentée comme menacée par deux dangers : une subversion interne (déchristianisation, décadence, wokisme) et une submersion externe (immigration, notamment musulmane). Ces mouvements proposent deux lectures différentes de cette menace : pour les traditionalistes, la subversion interne favorise la submersion externe, tandis que pour les libéraux, c’est l’inverse. Leur objectif commun est de restaurer une culture perçue comme un socle anthropologique, c’est-à-dire un ensemble de valeurs, normes et traditions partagées, antérieur aux différences sociales (classe, éducation, etc.). Cette culture, selon eux, garantit la cohésion sociale et un mode de vie spécifique. Les populistes s’opposent ainsi au libéralisme politique, qui considère la société comme un contrat entre individus sans attache, en prônant un retour à une identité collective fondée sur l’histoire, la religion et les racines.
Pour les populistes, la culture ne désigne pas les œuvres majeures (Platon, Shakespeare, etc.), mais une culture anthropologique, c’est-à-dire la structure implicite du lien social et des normes partagées par une société. Cette vision s’oppose à celle du libéralisme, qui ignore délibérément cette dimension en s’appuyant sur la théorie du contrat social (Rousseau, Locke), où la société est réduite à un ensemble d’individus autonomes. Les populistes, eux, invoquent le pays réel (terme popularisé par Barrès), le bon sens, l’histoire et le christianisme comme fondements d’une société organique. Leur projet s’inscrit dans une contre-révolution culturelle, visant à restaurer cette anthropologie traditionnelle. Cependant, cette tradition est souvent un passé fantasmé, car les sociétés modernes, déchristianisées et individualistes, ne correspondent plus à ce modèle. La tradition devient alors une utopie, un idéal à recréer.
Les populistes mènent une reconquête culturelle avant même d’accéder au pouvoir, en infiltrant les champs culturels, médiatiques et intellectuels. Ils développent une culture signalétique chrétienne (symboles, patrimoine, divertissement) et investissent dans des think tanks (comme le GRECE, repris par les médias Bolloré) pour façonner un nouveau paysage idéologique. Leur objectif est de préparer une victoire électorale qui leur permettrait de s’attaquer aux institutions progressistes (médias, universités, monde culturel). Deux stratégies se dégagent ensuite : soit une dictature (comme en Russie), soit une transformation profonde de la société pour ancrer un nouvel habitus réactionnaire. Par exemple, en Hongrie, la défaite d’Orbán montre que sans contrôle autoritaire, la contre-révolution reste fragile. Les populistes visent aussi des réformes constitutionnelles pour s’affranchir des institutions républicaines ou européennes.
Parmi les modèles anthropologiques proposés par les populistes, l’anthropologie catholique est présenté comme le seul viable. Elle repose sur la famille traditionnelle, la loi naturelle et une vision organique de la société, où l’ordre social est fondé sur la nature humaine, elle-même liée à une création divine ou à l’évolution. Cette anthropologie s’oppose au wokisme, perçu comme l’aboutissement du libéralisme des Lumières. Pour l’Église catholique, la loi naturelle est accessible à tous, même aux non-croyants, et fonde des principes non négociables comme la défense de la vie ou du mariage hétérosexuel. En Europe, des intellectuels agnostiques (comme Zemmour) s’en inspirent, tandis qu’aux États-Unis, des protestants convertis (comme J.D. Vance) y adhèrent aussi. Cette vision séduit au-delà des cercles religieux, car elle offre un cadre moral et social alternatif.
Restaurer une anthropologie catholique dans une société déchristianisée pose un défi majeur. Deux voies sont envisagées : la norme (loi, répression) ou la culture signalétique (symboles, éducation). Les partis populistes optent souvent pour la répression, en interdisant l’avortement, le mariage homosexuel ou en niant la diversité des genres, comme au Texas ou en Pologne. Cependant, cette approche rencontre des limites, car une partie de l’électorat populiste refuse ces mesures radicales. Les partis les plus extrêmes (comme Vox en Espagne ou le général Vannacci en Italie) vont plus loin, mais risquent de s’aliéner leur base. La priorité reste donc de réduire les espaces de liberté culturelle, en censurant, licenciant ou privant de subventions les milieux progressistes. Le défi est de rendre ces normes désirables pour la majorité, sans quoi la contre-révolution culturelle échoue.
Les projets populistes souffrent de contradictions internes majeures. D’un côté, ils prônent un mode de vie individualiste et hédoniste (exemple : le slogan *Nous sommes tous Charlie*), de l’autre, ils défendent une anthropologie chrétienne fondée sur la famille traditionnelle et les genres. Ces deux références, l’une libérale et l’autre conservatrice, sont incompatibles. De plus, les populistes oscillent entre deux passés : celui d’avant la migration de masse (justifiant des politiques de *remigration*) et celui d’une société traditionnelle disparue. Ces tensions s’aggravent avec la radicalisation des projets, comme aux États-Unis avec la vague MAGA. L’objectif est désormais de rendre irréversible le renversement de l’ordre libéral, en transformant en profondeur le lien social. Cependant, sans une adhésion massive, ces projets restent fragiles et risquent de s’effondrer face aux alternances électorales.

