La contre-révolution culturelle est un échec
La prétendue contre-révolution culturelle des mouvements populistes, présentée comme un remède à la déchristianisation et à l’immigration, révèle une contradiction fondamentale : elle repose sur un passé fantasmé plutôt que sur une société réelle, tout en échouant à proposer un modèle anthropologique cohérent. Olivier Roy analyse comment cette entreprise, qui mêle nostalgie, autoritarisme et sécularisation de la loi naturelle, se heurte à l’épuisement des références traditionnelles et à l’impossibilité de rendre désirable un projet aussi régressif qu’irréaliste.
Pourquoi les populistes échouent-ils à définir une anthropologie culturelle stable ?
Leur projet repose sur deux fondements contradictoires : d’un côté, une nostalgie d’une société traditionnelle chrétienne, de l’autre, un individualisme hédoniste hérité du libéralisme qu’ils combattent. Cette tension, exacerbée par la radicalisation récente (ex. : MAGA), rend impossible l’émergence d’un modèle anthropologique unifié, d’autant que la société contemporaine est profondément déchristianisée et fragmentée.
Quelles stratégies les populistes emploient-ils pour imposer leur vision culturelle ?
Ils combinent une reconquête culturelle par la pénétration des médias, de l’entertainment et des think tanks (comme le GRECE ou les groupes Bolloré), une législation répressive (interdiction de l’avortement, du mariage homosexuel, etc.), et une tentative de reconstruction d’un habitus chrétien via des normes sécularisées. Cependant, ces méthodes butent sur la résistance des marges comme du cœur de leur électorat, comme l’illustre l’échec de Trump.
Pourquoi l’« anthropologie catholique » est-elle présentée comme le seul modèle « dur » viable par les populistes ?
Parce qu’elle offre un cadre naturel et universel (loi naturelle, famille traditionnelle) qui transcende les divisions religieuses et peut être sécularisé en « bon sens » ou en « nature ». Ce modèle, revendiqué par l’extrême droite et des intellectuels agnostiques (ex. : Zemmour), permet de justifier une société organique et hiérarchisée, opposée au libéralisme et au wokisme, tout en s’appuyant sur une doctrine sociale de l’Église (Léon XIV) accessible même aux non-croyants.
Quels sont les risques d’une contre-révolution culturelle réussie selon l’auteur ?
Le principal risque n’est pas seulement la répression des minorités ou des espaces de liberté culturelle, mais l’illusion de stabiliser une société sur des bases anthropologiques fantasmées. Même en cas de victoire électorale, la contradiction entre nostalgie et modernité rend le projet irréversible seulement par la dictature (ex. : Russie), tandis que les démocraties (ex. : Hongrie) voient leurs avancées contestées par les alternances politiques.
Ce que ça pourrait changer
Si les populistes parviennent à imposer partiellement leur agenda culturel, cela pourrait accélérer la polarisation des sociétés autour de clivages identitaires, tout en affaiblissant les institutions démocratiques au profit d’un autoritarisme déguisé en « restauration ». À plus long terme, l’échec de cette contre-révolution pourrait aussi révéler l’impossibilité de revenir à un ordre social fondé sur des mythes plutôt que sur des réalités sociologiques changeantes.

