Penser la dégradation du travail avec Harry Braverman
La question du travail est souvent abordée depuis plusieurs années sous l’angle de la destruction des emplois en raison des changements technologiques, en particulier du développement et de la diffusion de l’intelligence artificielle. Cela laisse de côté les questions de l’organisation du travail, de la dégradation de celui-ci et des souffrances qu’elle engendre, mais aussi de la lutte des classes.
Harry Braverman était un sociologue et économiste américain, auteur en 1974 de l'ouvrage Travail et capitalisme monopoliste (Labor and Monopoly Capital en anglais). Son livre analyse comment, dans le capitalisme moderne, le travail se dégrade progressivement. Braverman y explique notamment que les employeurs utilisent des méthodes comme le taylorisme pour diviser les tâches, réduire les compétences des travailleurs et ainsi mieux les contrôler. Cette approche a donné naissance à la Labour Process Theory (LPT, ou théorie du procès de travail en français), un courant de recherche qui étudie les transformations du travail sous l'angle des rapports de pouvoir entre employeurs et salariés. Son travail reste une référence pour comprendre les mécanismes de domination dans l'organisation du travail.
La Labour Process Theory (LPT) s'est développée en quatre phases distinctes depuis les années 1970. La première vague, directement inspirée par Braverman, se concentre sur la taylorisation et la déqualification des travailleurs. La deuxième vague, dans les années 1970-1980, étudie les différentes stratégies de contrôle des employeurs, comme le contrôle simple (dans les petites entreprises), le contrôle technique (intégré aux machines) ou le contrôle bureaucratique (basé sur des règles et procédures). Des chercheurs comme Edwards, Friedman et Burawoy ont montré que ces méthodes varient selon le contexte économique et social. La troisième vague, dans les années 1990, analyse des modèles comme le lean management, qui promet une organisation plus flexible mais se traduit souvent par un management par le stress. Enfin, depuis les années 2000, une quatrième vague relie le travail aux dynamiques globales, comme la mondialisation ou la financiarisation de l'économie.
Le taylorisme, développé par Frederick Winslow Taylor au début du XXe siècle, est une méthode d'organisation du travail qui divise les tâches en opérations simples et répétitives pour augmenter la productivité. Braverman y ajoute l'idée que cette approche sert aussi à déqualifier les travailleurs, c'est-à-dire à réduire leurs compétences et leur autonomie. Par exemple, dans une usine taylorisée, un ouvrier n'a plus besoin de maîtriser l'ensemble du processus de production, mais seulement une petite partie de celui-ci. Cette déqualification permet aux employeurs de mieux contrôler le travail et de réduire les coûts. Braverman montre que cette logique s'étend au-delà de l'industrie, touchant aussi les emplois de bureau ou de services.
Les employeurs utilisent différentes stratégies pour contrôler les travailleurs, selon la taille de l'entreprise et le contexte économique. Edwards distingue trois systèmes principaux : le contrôle simple (dans les petites entreprises, où le patron exerce un pouvoir direct et arbitraire), le contrôle technique (où le contrôle est intégré aux machines, comme dans le taylorisme) et le contrôle bureaucratique (basé sur des règles et procédures formalisées). Friedman ajoute une autre approche : l'autonomie responsable, où l'employeur donne une certaine liberté aux travailleurs pour gagner leur confiance, mais cette autonomie est souvent réservée à une partie de la main-d'œuvre, comme les employés permanents. Ces stratégies visent à réduire l'incertitude dans le processus de travail et à maximiser l'efficacité.
Les travailleurs ne subissent pas passivement ces méthodes de contrôle. Les recherches de la LPT montrent qu'ils peuvent résister, par exemple en organisant des grèves ou en créant des collectifs de travail. Burawoy, dans les années 1970-1980, a souligné que les travailleurs peuvent aussi consentir à l'exploitation, notamment dans les grandes entreprises où des dispositifs comme la négociation collective ou les avantages sociaux (salaire indirect) favorisent un sentiment d'appartenance. Selon Burawoy, ce régime hégémonique permet aux employeurs de maintenir leur domination tout en donnant l'illusion d'une coopération. Ainsi, le conflit ne disparaît pas, mais il prend des formes moins visibles, comme des luttes pour le prestige ou l'autonomie au travail.
Dans les années 1990, le lean management (ou management lean) est présenté comme une alternative au taylorisme, promettant des usines flexibles et une main-d'œuvre impliquée. En réalité, les études de la LPT révèlent que cette méthode se traduit souvent par un management par le stress, où les salariés sont soumis à des objectifs de performance toujours plus élevés, sans contrepartie. Par exemple, des pratiques comme le juste-à-temps ou les cercles de qualité augmentent la pression sur les travailleurs, tout en dissolvant les collectifs de travail. Certaines directions utilisent même les syndicats pour imposer ces nouvelles méthodes, transformant les représentants des salariés en relais du management. Ainsi, le lean management renforce souvent la domination des employeurs plutôt qu'il ne l'atténue.
Depuis les années 2000, la LPT s'intéresse aux effets de la financiarisation de l'économie sur le travail. La financiarisation désigne le processus par lequel l'économie réelle (production, emploi) est de plus en plus influencée par les marchés financiers et les logiques de rentabilité à court terme. Selon Thompson, cette tendance crée des décalages institutionnels : les employeurs cherchent à extraire un haut niveau de rendement du travail, mais sans adapter leur système d'emploi (contrats précaires, pression sur les salaires, etc.). Par exemple, après la crise financière de 2008, les entreprises ont maintenu des exigences de performance élevées, tout en réduisant les protections des travailleurs. La LPT montre ainsi que les transformations du travail ne peuvent être comprises sans les relier aux dynamiques globales de l'économie.
Bien que publié en 1974, l'ouvrage de Braverman reste d'actualité, comme en témoigne sa republication en 2023 par les Éditions sociales. Un numéro de la revue *Socio-économie du travail*, publié en 2026, prolonge ses analyses en étudiant les formes contemporaines de la dégradation du travail, comme la précarisation, la pression managériale ou la fragmentation des collectifs. Ces travaux montrent que, malgré les discours sur le *postfordisme* ou l'*économie de la connaissance*, les logiques de contrôle et de déqualification décrites par Braverman persistent. La LPT, désormais une *science normale* avec une communauté de chercheurs, continue d'éclairer les enjeux du travail dans le capitalisme contemporain.

